French poem
Toast le 27 juin 1880
by Gustave Le Vavasseur (1819–1896)
L’heure semble, Messieurs, bizarrement choisie Pour les chansons de table et pour la poésie. Nos verres sont encor pleins, à l’heure qu’il est, Mais qu’y verserons-nous l’an prochain, s’il vous plaît ? Tu peux sous les pommiers semer des rimes riches, Mais feras-tu du cidre avec tes hémistiches Poëte ? Par malheur je n’ai pas ce pouvoir ; L’esprit de mes chansons laisse à sec le pressoir, Mais à pareille fête, amis, je vous convie Et, jusqu’à l’an prochain si Dieu lui prête vie, Tout en remplissant d’eau son verre, le rimeur
Tâchera d’y verser assez de bonne humeur, De gaieté, de courage et de philosophie Pour que l’eau soit changée en vin. Je vous défie, Malgré vos alambics et tout votre appareil, Charlatans, d’opérer un miracle pareil. Il faut être un naïf amoureux de la lune Pour faire ainsi bon cœur à mauvaise fortune Et se griser d’eau claire en chantant : c’est du vin.
Le poëte tout seul a ce secret divin.
Vous ne vous doutez pas, positifs que vous êtes, Du rôle qu’ici-bas remplissent les poëtes.
Rappelez-vous le temps qu’il fit au mois de Mai. Le firmament semblait obstinément fermé, Les feuilles grelottaient en poussant la rosée Sur les rares brins d’herbe était cristallisée Le soleil, dans l’ardeur de son baiser cruel, Brûlait les fruits mort-nés dans le sein maternel. Mes amis, mes amis, vous n’aviez pas le verbe Haut et vous murmuriez avec raison : Pas d’herbe ! Peu de fleurs ! Pas de fruits ! Ah ! les printemps sont morts ! Tous les soirs, il faisait si froid dehors Qu’on allait se chauffer au feu de la cuisine.
Ah les printemps sont morts ! Demandez à Rosine Si le printemps est mort aux sentes d’Echaunbur Quand avec l’ami Pierre on devise d’amour. « Le mois de Mai coquet, en songeant aux abeilles Par-ci par-là, dans l’herbe, y sème des corbeilles ; Un ruisseau, sautillant sur de petits galets, Serpente dans l’herbage en mille ruisselets…… Le bras du laboureur un instant se repose Son œil peut admirer l’aubépine et la rose ; En attendant le jour de la moisson, les cœurs Des paysans naïfs s’ouvrent avec les fleurs ». Votre printemps est mort, Messieurs, voilà le nôtre Et, s’il n’est pas vivant, il console de l’autre. Les pêchers sont atteints, les pommiers sont frappés, Les rosiers sont perdus, les lauriers sont coupés…… Les lauriers sont coupés, dites-vous ? bagatelle. Nous en avons chez nous d’une espèce immortelle Que n’atteindra jamais la glace des hivers Ni la neige des ans ; ceux-là sont toujours verts. Ô père de Rosine, ô mon bien cher disciple, Vous en avez au front une couronne triple ; Vous êtes généreux de cœur et de métier Et pouvez en peupler le canton tout entier.
Aujourd’hui, mes amis, la terre est reverdie La brume est dissipée et la brise attiédie ; Mais trouvez-vous qu’il fasse absolument beau temps ? Ah les agriculteurs ne sont jamais contents ! Ils craignent le soleil, ils redoutent la pluie, L’orage leur fait peur, l’averse les ennuie, Ils froncent les sourcils et sont toujours troublés ; L’eau tombe sur les foins et sur la fleur des blés ; Ils ahannent d’avance et je les entends dire : L’an dernier fut mauvais, celui-ci sera pire.
Le vent souffle toujours d’aval et l’horizon S’assombrit à plaisir pour vous donner raison. Ô terre, as-tu fini ton rôle dans le monde ? Nourrice, n’es-tu plus qu’une vieille inféconde ?
Prophètes de malheur, bonnes gens soucieux, Vous voyez tout en noir sur terre et dans les cieux, Moi, je vois un point bleu, là haut, sur notre tête. Saluez l’espérance, écoutez le poëte Qui, pour rasséréner le cœur des mécontents, Lève son verre et dit : Mes amis, au beau temps