French poem
Mes Arbres
by Gustave Le Vavasseur (1819–1896)
I J’ai des arbres, remplis de bois mort et de trous, Gélifs, noueux, tortus, bossus, couverts d’écailles, Tronqués et plus moussus que de vieilles murailles, Emmantelés de lierre et hérissés de houx.
Vieux serviteurs bourrus. Le plus rugueux de tous, C’est Jean, mon bûcheron. Cet homme sans entrailles Surveille les halliers et sonde les broussailles : Monsieur, ce chêne est mort ; quand donc l’abattrons-nous ?
— Jean, cet arbre est vivant, vois cette feuille verte. Jean rit. Sa dent reluit sous sa lèvre entr’ouverte. Jean, es-tu sans pitié, sans âme et sans amour ?
— Moi ! répond le bonhomme ardent à sa besogne, Quand un arbre s’en va, je bêche tout autour Et, quand j’ai dégagé les racines, je cogne.
II Le bûcheron est vieux ; il crache Dans ses deux mains ou fait semblant ; Il tient sa cognée en tremblant Et geint à chaque coup de hache.
Il a l’air tout fier du panache Qui, lorsqu’il ahanne en soufflant, Dans le brôuillard gris sort tout blanc Entre les poils de sa moustache.
Il prend des temps et des repos Et bâtit avec des copeaux Une pyramide savante.
Le bonhomme fait l’important, Il coupe une chose vivante Et thésaurise. Il est content.
III Mes arbres sont mes amis, Mes arbres chez moi demeurent ;
Ils naissent, vivent et meurent Où le bon Dieu les a mis.
Ils ne craignent rien, hormis Les ciseaux qui les effleurent ; Leurs rameaux grimpent et pleurent En écoliers insoumis.
C’est moi qui leur fais la classe, Ils font les beaux quand je passe, Ils se sentent, Dieu merci,
Libres sous ma sauvegarde, Mais je crois qu’ils sont aussi Bien contents qu’on les regarde.
IV Ils aiment qu’on les admire, Drapant leur galbe incertain Dans le brouillard du matin Comme dans un cachemire.
Quand le voile se déchire Sous un coup de vent hautain, D’un air demi-libertin Les jeunes semblent sourire.
Les vieux couvrent leurs fronts gris Et leurs rameaux rabougris De feuille verte ou vermeille
Et mettent, en vrais lurons, Leur casquette sur l’oreille Quand passent les bûcherons.
V Dans la haie un jeune églantier Dit à la ronce qui l’écoute : C’est nous qui fleurissons la route, C’est nous qui gardons le sentier.
Chacun chez nous fait son métier, J’élague un peu, la chèvre broute Et les rameaux qui font la voûte Couvrent le chemin tout entier.
L’orme, quatre fois séculaire, Offre son ombre circulaire Aux siestes du troupeau normand.
Le chêne usé dit au vieux hêtre : Séchons sur pied tranquillement, Frère, nous avons un doux maître.
VI — Ma vache est sans toit et sans lait ; Mon petit monsieur charitable, Je fais remonter mon étable Un chêne pour faire un filet !
— Il fait froid ; si monsieur voulait ! Notre détresse est véritable, Le pain gèle sur notre table Un petit arbre, s’il vous plaît !
— Bonhomme, je ne suis pas riche En chênes. Le voisin défriche ; Voilà vingt francs, allez le voir.
— Votre misère me fend l’âme, Brr ! Quel froid vous devez avoir ! Voilà cent sols, ma bonne femme.
VII Monsieur ! — Que voulez-vous ? — Monsieur, c’est pour du bois. — Suis-je le pourvoyeur de la contrée entière ? Quel bois ? — Mon bon monsieur, c’est pour faire une bière, Le défunt vient à vous pour la dernière fois.
Nous ne demandons pas quatre planches de choix, Notre mort n’étant pas de ceux qu’on porte en terre Dans un cercueil de chêne orné d’une charnière. Trois croûtes suffiront pour le père François.
— Avec les pauvres morts honni soit qui lésine, Voilà du sapin neuf et sentant la résine, Prenez au meilleur lot cinq planches de six pieds,
Couchez-y le chrétien que le trépas enchaîne Et, comme ses péchés sont sans doute expiés, Il y dormira mieux que dans le cœur de chêne.