French poem
Les Signes de croix
by Hégésippe Moreau (1810–1838)
Là-bas, là-bas, dans la forêt bretonne, Un vieux château pend au flanc d’un rocher ; Là des enfers le chœur danse et détonne, Les pélerins n’osent en approcher. Sur le manoir Volent en cercles noirs Mille oiseaux de malheurs… Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
D’un châtelain arborant la bannière, Satan triomphe en ce séjour de mort. La jeune Iseult languit sa prisonnière : Tu céderas, dit-il, ou, par la mort… ! Par le saint nom Elle a juré que non, Il bondit de fureur… Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
Fort à propos un cor d’ivoire sonne : C’est Enguerrand, le vaillant paladin ; Mais en champ clos Satan ne craint personne. La fleur des preux va périr, quand soudain Iseult lui dit : Signe-toi, le maudit Faiblira de terreur… Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
Il s’est signé trois fois, trois cris d’alarme Ont frappé l’air, et Satan s’est enfui De nos exploits, dit le preux qu’on désarme, Grâce à l’amour, payons-nous aujourd’hui. Il dit, mais las ! Le héros est bien las, La vierge est dans sa fleur… Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
Il traite un peu sa grand’dame en fillette, Puis tout à coup se lève, au désespoir : Du diable soit le noueur d’aiguillette ! Il m’a charmé ; damoiselle, au revoir ! Mais, restant coi, Iseult dit : Signe-toi, Mon doux maître et seigneur… Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
À cette voix dont il connaît l’empire, Il obéit, se signe, et fait si bien Que douze fois la colombe soupire : Honneur, amour au chevalier chrétien ! Et douze fois L’écho joyeux des bois Répète : amour, honneur… Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
Oui, j’ai grand’peur que ce récit n’éveille En certain lieu des regrets superflus : Si ma chanson, Rose, vous émerveille, Si, prenant goût aux exploits des élus, Vous vous flattez De les voir imités Par moi, pauvre pécheur, Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !