French poem
Les Voleurs
by Hégésippe Moreau (1810–1838)
Dame Justice a fait merveille ! Disais-je, croyant voir un jour Douze voleurs, libres la veille, Bâiller captifs devant la cour. Avant que l’écriteau d’usage À leur pilori soit collé, Lavater, sur leur plat visage, Lirait déjà qu’ils ont volé.
Cet homme au front chauve, à l’œil terne, Est un usurier bien connu ; Le passant qui, dans sa caverne, Entre affamé, sort demi-nu. Au front d’airain, au cœur de roche, Il rit du pauvre désolé, L’infâme !… et jusque dans ma poche Il a volé, volé, volé.
Ce petit drôle, qui regarde Les poches du voisin souvent ; (Monsieur Guillaume, prenez garde !) C’est Patelin toujours vivant. Pour orner le drap qu’il dérobe, L’autre jour même il a collé Un ruban rouge sur sa robe… Il a volé, volé, volé.
Voilà des fournisseurs d’armée : Lorsqu’aux pieds d’un vainqueur tremblant, La France tombait, renfermée Vivante dans un linceul blanc ; Ces alchimistes, pêle-mêle, Autour du soldat immolé, Soufflaient de l’or dans la gamelle : Ils ont volé, volé, volé.
Salut au baron de Wormspire ! Littérateur, blagueur, voleur, Sur le Parnasse, dès l’empire, Il a fait métier d’oiseleur. Méfiez-vous, s’il vous accueille, Frères : tout poëme envolé S’est pris l’aile à son portefeuille : Il a volé, volé, volé.
Mais las ! l’erreur était complète : Mon voisin Prudhomme l’expert, Où je croyais voir la sellette, M’indiqua les jurés au pair ; Et tous ces voleurs, qu’entre mille Au bagne on eût dit racolés, Y jetaient un gueux sans asile Pour de l’air et du pain volés !