French poem
Vers et lettre de Jacqueline Pascal
by Jacqueline Pascal (1625–1661)
Ne vous estonnez point, incomparable Armand, Si j’ay mal contenté vos yeux et vos oreilles ; Mon esprit, agité de frayeurs sans pareilles, Interdit à mon corps et voix et mouvement. Mais pour me rendre icy capable de vous plaire, Rappelez de l’exil mon misérable père. C’est le bien que j’attends d’une insigne bonté ; Sauvez cet innocent d’un péril manifeste. Ainsi vous me rendrez l’entière liberté De l’esprit et du corps, de la voix et du geste.
Aymable et jeune Cassandre, Une autre de mesme Nom, Voulant tromper Apollon, Vit mettre sa Ville en cendre :
Mais vous sans vouloir quitter Ce Dieu qui nous fait chanter Et qui vous rend sans seconde : Par tant d’ouvrages divers Vous enflammez tout le Monde Et du feu de vos yeux et du feu de vos vers.
Si j’estois cette Cassandre, De qui l’esclat sans pareil Peut jadis reduire en cendre Le cœur mesme du soleil, Je ne demanderois à ce dieu du Parnasse Le don de prophetie ; et veux bien avoüer Que s’il me permettoit souhaitter quelque grace Je lui demanderois l’art de vous bien loüer.
Je me plaignois du sort, o duc incomparable ! Qui sembloit interdire à mes yeux de vous veoir, Et pour rendre mon sort doublement miserable, M’en donnoit l’esperance et non pas le pouvoir. Mais depuis l’heureux jour où mon ame ravie, Dans le bien de vous veoir contentant son envie, Gousta plus de plaisirs qu’on n’en peut esperer, Je bénis sa clemence avec sa destinée, Qui m’avait reservé dedans une journée Tout le bien que jamais j’eusse pu desirer.
Sombres deserts, retraite de la nuit, Sacré refuge du Silence, Un malheureux Amant à qui le monde nuit Ne vient pas par ses cris vous faire violence. Son tourment est si doux qu’il n’en veut point guerir : Il ne vient pas se plaindre, il ne vient que mourir.
Par son trepas dans les lieux frequentez On sauroit les maux de son ame, Mais dans ces bois toujours inhabitez Il vient cacher sa mort pour mieux couvrir sa flamme. Ne craignez pas ses pleurs en le voyant perir ; Il ne vient pas se plaindre, il ne vient que mourir.
Imprudente divinité, Injuste et fascheuse chimere, Dont le pouvoir imaginaire Tourmente une jeune beauté, Amour, que ton trait est nuisible ! Et que tu parois insensible À tant de plaintes et de vœux ! Alors qu’Amarante soupire, Thyrsis est exempt de tes feux Et ne cognoist point ton empire.
Tandis que ses yeux innocents Enchantent le cœur d’Amarante, Et que cette flamme naissante A desjà des effects puissants, Cette belle par une œillade Montre qu’elle a l’esprit malad Et qu’elle cherit sa langueur. Mais ta rigueur inconcevable Rend cet adorable vainqueur Autant insensible qu’aymable.
La grace qu’on veoit en son port. Et sa douceur inconcevable, Est un ecueil inevitable Où sa raison perd son effort.
Son ardeur qui tousjours augmente Devient enfin si vehemente Qu’elle ne la peut plus cacher : Chacun de nous la veoit paroistre, Et le seul qu’elle veut toucher Seul ne sçait pas la recognoistre.
Peut estre s’il sçavoit un jour L’ardeur de cette belle flamme, La pitié feroit en son ame Ce que n’a jamais peu l’amour. Mais tant de soupirs qu’elle pousse Par une voix plaintive et douce, Ne descouvrant point ses desirs, Son Thyrsis n’y peut rien comprendre, Et ne pousse point de soupirs Puisqu’il ne les sçait pas entendre.
Jeune et capricieux enfant, Que tu te vas donner de blame ! Pour avoir pu vaincre une femme, Crois tu te voir plus triomphant ? Non, non ; mais par cette injustice Tu montres bien que ta malice Est jointe avec peu de pouvoir. Si la force suivoit tes armes, Thyrsis pourroit s’en esmouvoir, Ou du moins cognoistre leurs charmes. Et toy dont j’ay depeint l’ardeur, Aymable et divine Amarante, Si ton ame n’en est contente, Il faut en blamer ma froideur.
Si ce qui te rend insensée Pouvoit eschauffer ma pensée, J’y travaillerois plus d’un jour. Mais ne m’en donne point de blame, Puisqu’il faut avoir de l’amour Pour mieux discourir de ta flamme.
Que ce trait d’un esprit adroit comme le vôtre Est delicat et doux ! Et que vous feignez bien de parler pour un autre, Quand vous parlez pour vous !
Que vos vers sont ardens ! que leur pompe est brillante,. Et qu’ils sont radoucis ! Il n’en faut point douter, vous êtes l’Amarante, Et je suis le Thyrsis.
Ils sont de vous à moy ces vers que chacun louë, Et ne le niez plus. Pensez à la rougeur qui vous a peint la jouë Des que je les ay lûs.
Pendant que je voyois cette œuvre d’importance, D’un jugement bien sain, Vous tâchiez d’observer si mon intelligence Alloit jusqu’au dessein.
À la fin mon esprit d’une adresse assez prompte, En a trouvé le nœud, Et j’ai veu dans vos yeux je ne sçay quelle honte Parmy beaucoup de feu.
Aussi quoique ces vers soient exempts d’infamie Pour être trop parfaits, Il est bon d’assurer que c’est pour une amie Que vous les avez faits.
Un semblable pretexte est bon pour peu qu’il vaille, Et doit être permis ; Quand j’écris de vôtre air, je dis que je travaille Pour un de mes amis.
Qu’une fille à treize ans d’amour soûpire et pleure, C’est souvent un defaut ; Mais pour une qui fait des vers de si bonne heure, C’est vivre comme il faut.
Encore que je tienne à faveur singuliere L’aveu fait en ce jour ; J’ay honte qu’une fille ait esté la premiere À me parler d’amour.
Mais je n’eusse pas crû qu’il eût été possible Qu’on eût si tôt aimé ; Et qu’un sein à l’amour fût devenu sensible Avant qu’être formé.
Je pensois vous apprendre une aimable science Quand il en seroit temps, Et je vous attendois avec impatience À l’âge de quinze ans.
Que de fâcheux détours ma passion évite ! Mon esperance rit De voir que tout se hâte, et que le cœur va vite De même que l’esprit.
Nous sommes l’un pour l’autre et nos ames blessées Font de pareils soûpirs. Le Ciel même en naissant fit rimer vos pensées Avecque mes desirs
Joignons-nous donc enfin d’un lien necessaire À la posterité. En travaillant tous deux nous ne sçaurions rien faire Que pour l’Éternité.
Vos discours rigoureux me donnent de la peur ; Mais malgré vos mespris j’auray cet avantage Que votre œil a tousjours la douceur en partage Pour adoucir mon mal par un regard flatteur
Je sers vos doux attraits avecques tant d’ardeur Et trouve tant de charme en leur rendant hommage, Que quand j’y souffrirois un insigne dommage Je croirois en mourant recevoir de l’honneur.
Mon ame est pour vos coups une illustre matiere Qui pour vous contenter se donne tout entiere À des traits qui jamais ne furent sans effect. Je meurs pour satisfaire à vostre injuste envie ; Mais jetez un soupir, et mon ame ravie Recevra le trepas comme un bonheur parfaict.
Toy, divin Apollon, de qui l’art admirable Passe l’esprit humain, donne moy ton sçavoir Pour louer des vertus qu’on ne peut concevoir : Cette duchesse enfin qu’on veoit incomparable.
Mais j’ay beau t’invoquer, tu m’es inexorable, Et m’ostes l’esperance ainsy que le pouvoir De jamais satisfaire à ce juste devoir Qui feroit que mon heur n’auroit point de semblable.
Mais non, sage Apollon, je ne te blame plus De rendre mon travail et mes vœux superflus, En ne m’accordant pas cette faveur extreme.
Je recognois ma faute, et je veois à present Que tu n’es pas injuste en me le refusant, Puisque c’est un pouvoir que tu n’as pas toy mesme Grand et parfait autheur de la terre et de l’onde, Createur et soutien du moindre des mortels, Je viens avec respect, au pied de tes autels, Implorer la bonté qui maintient tout le monde.
C’est là qu’avec raison tout mon espoir se fonde, Et c’est là qu’attendant les decrets eternels, Je brave les demons et leurs desseins cruels, Et que j’entends sans peur le tonnerre qui gronde.
Mais la force du mal qui m’accable les sens Rend mon cœur abattu, mes desseins impuissans, Et modere le feu qui ranimoit mon zele.
Grand Dieu ! si je finis dans ces froides langueurs, Conserve pour le moins mes sinceres ardeurs, Et fais que mon amour ne puisse estre mortelle.