French poem
26 (Te souvient-il de la source…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Te souvient-il de la source Qu’au pied d’un grand châtaignier, Après une folle course, Nous trouvâmes, l’an dernier ?
Dans ses audaces nouvelles Notre amour, vieux d’un printemps, Tout fier de ses jeunes ailes Devait triompher du temps,
Et nous, l’âme libre et franche, L’un de l’autre bien épris, Nous parcourions, un dimanche, Certain bois, près de Paris.
C’est là que dans un coin sombre, Désert, de tous ignoré, Où venait à travers l’ombre, Danser un rayon doré,
Sous nos pieds nous la trouvâmes, Cette source aux flots jaseurs, Limpide comme nos âmes, Joyeuse comme nos cœurs.
Là, dans tes deux mains creusées, — Vase rose au bord vivant — Je bus des gouttes puisées Au flot rapide et mouvant ;
Et ma lèvre ardente, avide, Buvait encor, je le crois, Bien après que le liquide Avait glissé de tes doigts.
C’était hier l’anniversaire De ce jour, et je suis allé Pleurer dans ce coin solitaire Notre pauvre amour envolé.
À peine ai-je pu reconnaître, Perdue au milieu de ces bois, La source où je venais peut-être Rêver pour la dernière fois.
Plus d’ombrage, plus de verdure : Plus d’oiseaux, plus de frais concert : La hache a taillé la ramure ; Tout est triste, tout est désert.
Notre source est presque tarie. Quand je m’en approchai pour voir Si ton image, ô ma chérie ! Brillait encor dans son miroir,
Soudain une longue vipère Dans les roseaux s’enfuit, troublant Cette eau jadis limpide et claire Où se jouait ton bras tremblant.
Ainsi dans mon âme harassée Que la mort va bientôt tarir, Se déroule, avec ta pensée, Le noir serpent du souvenir.