Versos French Jacques Normand 27 (Deux braves paysans arrivent à la…)

French poem

27 (Deux braves paysans arrivent à la…)

by (1848–1931)

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Deux braves paysans arrivent à la porte D’un hôpital, hier. L’homme, d’une voix forte : « J’venions avec ma femme afin d’voir not’garçon, » Jean Mathieu, des Aulnais, tout proche Montluçon. » Depuis deux mois passés de nouvelles, pas une !… » Nous nous mangions les sangs… Hier, la bonn’fortune » Fait qu’en rev’nant chez nous j’ai lu sur le journal » Parmi ceux des blessés qu’on soign’dans c’t’hôpital » Son nom de Jean Mathieu… Qué chance !… Plus de doute !… » Deux temps et trois mouv’ments, nous nous mettons en route…

» Tout’la nuit, dans l’ch’min d’fer, nous avons traversé » Des pays, des pays… qu’j’en ai l’dos tout cassé… » Mais j’allons le revoir !… Hein, ma Jeanne, qué fête ! — Pour sûr ! a dit la femme en relevant la tête. — Hé ! monsieur l’employé !… Parlez, bon Dieu d’bon Dieu ! »

Le surveillant a pris un registre : « Mathieu… » Mathieu (Jean), dites-vous ?… Du cent vingt-et-unième ? — Oui ! du cent vingt-et-un, pardi !… Sûr qu’c’est lui-même !… » Dit la mère, esquissant un prompt signe de croix : « Est-il blessé ben fort ?… « Est-il blessé ben fort ?…— Salle numéro trois, » Lit trente-deux. Allez ! » » Lit trente-deux. Allez ! »Grave comme un ministre Monsieur le surveillant referme le registre…

« Salle numéro trois… » Les bons vieux sont entrés, Timides, hésitants, leurs pauvres cœurs serrés. Dans lequel de ces lits ?… Rapide, une infirmière Arrive à leur rencontre, apportant la lumière De sa robe candide et de son jeune front. « Vous voulez ?… « Vous voulez ?…— Jean Mathieu, not’fils… Un p’tit gars blond… » Lit trent’-deux, qu’on m’a dit… » Lit trent’-deux, qu’on m’a dit…— Trente-deux ? » Lit trent’-deux, qu’on m’a dit… — Trente-deux ?— Oui, madame. » — Il est blond ? » — Il est blond ?— Oui, très blond… Même un peu rousseau… Dame ! » Cheux nous, de père en fils, on est un brin roussi… » Mais pourquoi qu’vous tardez, ma bonn’dame ?… Allons-y !

— Venez ! » dit l’infirmière étonnée, inquiète… Ils arrivent au lit trente-deux… Une tête Contre le mur tournée, et le drap jusqu’aux yeux… « Hé ! Jean ! Réveille-toi, mordienne ! C’est tes vieux !… Dit le père Mathieu. Dit le père Mathieu.— C’est nous, reprend la mère. » J’men vas t’tirer les pieds com’j’les tirais naguère

» Quand t’étais tout petiot et qu’tu f’sais l’fainéant ! » Un grognement… Et puis, tout droit sur son séant, Un grand garçon très brun se dresse, les regarde… « C’est pas lui ! » dit le père. Et la mère, hagarde, Près de tomber, cherchant de la main un appui :

« Sainte Vierge !… c’est pas not’ p’tit Jean !… C’est pas lui ! »

Puis le père Mathieu, coléreux de nature, Les poings serrés, les lèvres blanches, la voix dure, S’adressant au soldat qui s’éveille à demi : « D’abord, qu’é qu’tu fais là ? T’es pas honteux, l’ami ?… » C’est pas ton lit, c’lit-là ? » C’est pas ton lit, c’lit-là ? — Quoi qu’c’est qu’vous voulez dire ?… — Tu t’appell’ pas Mathieu, hein ? Tu t’appell’ pas Mathieu, hein ?— Si fait ! Tu t’appell’ pas Mathieu, hein ? — Si fait !— Tu veux rire ! — Non !… je m’nomm’ ben Mathieu… Mathieu (Jean)… — Non !… je m’nomm’ ben Mathieu… Mathieu (Jean)…— Qu’é qu’tu dis ? » Alors t’aurais l’mêm’ nom, l’mém’ prénom que not’ fils ?

— Vot’ fils ?… Vous êtes donc ?… Vot’ fils ?… Vous êtes donc ?…— Mais oui, sacré tonnerre ! » Tu ne comprends donc rien ?… J’somm’s son père et sa mère… — Bonnes gens !… C’est-y vrai ?… Jean Mathieu, des Aulnais, » Près Montluçon ?… Un p’tit rousseau… » Près Montluçon ?… Un p’tit rousseau…— Tu le connais ? — Si je l’connais ?… Parbleu !… J’étions d’la même escouade… » On nous appl’ait les deux jumeaux, par rigolade, » À cause de not’ mêm’ nom… C’était un bon enfant… — C’était ? qu’tu dis, c’était ?… Il n’est donc pus vivant ? — Ah ! bonnes gens !… Ah ! bonnes gens !…— Tu t’tais ?… Il est mort… Je l’devine… — Du même obus qui m’a blessé… Du même obus qui m’a blessé…— Bonté divine ! — Mon p’tit Jean ! dit la mère. Il n’est pus… Mon chéri ! — Il a roulé d’un coup sans un mot, sans un cri, « À la corne d’un bois où l’on entrait à peine… — En Lorraine, est-ce pas ?… En Lorraine, est-ce pas ?…— Oui, c’était en Lorraine… Moi, j’ai reçu l’atout dans les jambes, les deux ;

» Cell’là surtout… Enfin, maintenant ça va mieux. » Mais le major a dit qu’c’est un’ mauvais’ blessure, » Et qu’j’en d’meurr’ai boiteux pour toujours, qu’il assure… »

Sans l’écouter, les vieux restaient auprès du lit.

« Et qu’est-c’qu’on en a fait, d’son corps, à not’petit ? — Ça, j’en sais rien. Quand on a l’temps, on les enterre… » Autrement… Qu’voulez-vous ? Que l’on soit sous la terre » Ou ben ailleurs, tout ça, c’est kif-kif bourricot ! — Alors, avant d’passer, il n’t’a point dit un mot ? — Pas un seul, vrai de vrai !… Ça s’est fait tout de suite… » On n’a pas l’temps d’causer beaucoup, sous un’marmite ! » Mais, pour sûr, il m’avait souvent parlé de vous… » D’vot’ pays, d’vot’ maison, d’vot’ enclos, du grand houx » Qu’est just’ contre vot’ porte… » Qu’est just’ contre vot’ porte…— À côté du vieux tremble… — Oui !… mêm’ qu’il me disait qu’ils font très ben ensemble… »

Un silence tomba. Puis tout à coup, brutal : « Et tout ça, c’est la faute à ce sacré journal, « Dit le père. On pouvait s’y tromper, tout de même ! — Sûr ! Quand on s’nomm’ Mathieu comm’nous, l’jour du baptême, » On devrait avoir soin de donner au moutard » Un prénom ben ronflant, ben chic, qu’on puiss’ plus tard » Le reconnaît’, parmi tous ceux d’la grand’ famille » Des Mathieu… Ils sont tant, les Mathieu, qu’ça fourmille !… » Des fois, d’avoir l’mêm’ nom, ça peut vous fair’ du tort !… — Tout ça n’empêch’ra pas qu’mon pauv’ pt’it Jean soit mort ! » Dit la mère, essuyant des pleurs sur son visage.

« Allons, femme, partons !… assez de bavardage !… » Reprenons l’train… Ça va t’êt’ triste, la maison » Sans l’petit… Faudra ben se faire une raison… » Puis, tendant au blessé sa rude main ouverte :

« Top’là !… Je n’t’en veux pas, mon garçon… Oh ! non ! certe ! » T’es pour rien dans la chose, et j’en aurais pas l’droit… » Mais l’bon Dieu s’est montré ben dur à not’ endroit… » Entre deux Jean Mathieu, puisque, sans plus attendre, » Il avait à choisir, il aurait ben pu t’prendre ! »

Et le blessé, voulant ne le fâcher en rien, Lui dit en souriant : Lui dit en souriant :« Trop honnêt’ ! Merci bien ! »