French poem
51 (Je veux vous conter une histoire…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Je veux vous conter une histoire Une histoire des temps passés. Hélas ! elle est triste et bien noire ! Les deux héros sont trépassés Et la scène est un cimetière ! Mais ici-bas, douleur sincère Est plus douce que la gaîté : La larme — c’est la vérité Dure parfois, mais qui console ; Le rire — l’illusion folle Qui laisse, alors qu’elle s’envole, Plus froide la réalité. Si donc l’histoire n’est pas gaie, Si même elle semble peu vraie, N’en accusez pas le conteur : Il l’a prise en une légende Bien vieille — mais pas allemande ! — Comme en un herbier une fleur.
Ils s’aimaient d’amour sans égale : Tristan, Yseult étaient leurs noms. Ils s’aimaient : la chance fatale D’avance avait marqué leurs fronts, Car une lâche et sombre envie Les poursuivant partout, toujours, Avait empoisonné leur vie Et brisé leurs belles amours. Le roi Mark — c’est le nom du traître — Était de ces vieillards maudits Comme on en trouvait tant jadis, Comme on en trouve encor peut-être, Qui, voyant d’un œil irrité Briller auprès d’eux la jeunesse, Aigris par leur sombre vieillesse, De ce monde déshérité Voudraient bannir toute tendresse, Toute grâce et toute beauté. Pauvres enfants ! douces victimes ! Hélas ! contre un tyran jaloux Et si puissant, que pouviez-vous Malgré vos tendresses sublimes ? Aussi de l’amour partagé Après avoir connu l’ivresse, Après mainte et mainte promesse, Maint serment entre eux échangé, Alors qu’une joie éternelle Un avenir aux jours dorés À leur tendresse mutuelle Souriait — cette main cruelle Les avait soudain séparés.
Ô longue et pénible l’absence Quand au bout n’est pas le retour ! Quand envolée est l’espérance, Et que le jour succède au jour Et la souffrance à la souffrance ! Quand jamais un rayon n’a lui Au cœur que la peine dévore ; Quand aujourd’hui, c’est hier encore ! Quand demain doit être aujourd’hui ! Or Tristan, l’âme consumée Dans l’ennui d’un exil amer, Un soir qu’il regardait la mer Par le couchant tout enflammée, En pensant à sa bien-aimée Eut un sourire triste et doux, Et mourut. — Eh quoi ! direz-vous, Mourir comme cela, sans cause, Sans nul mal que la Faculté Ait bien et dûment constaté, Anévrisme, fièvre ou névrose ? Mourir ainsi, rien que d’amour ?
Nous te croirons un autre jour, Ô conteur, et trouve autre chose ! Autre chose ? à quoi bon ! Au temps Où nous transporte notre histoire, Quand le monde, dans son printemps, Rayonnant de sa jeune gloire, Avait la faiblesse de croire Aux cœurs à tout jamais constants, Quoi qu’on en pense ou qu’on en die, Soyez sûr que pour son amie On mourait ainsi, sans effort, Et que l’amour donnait la mort Aussi bien qu’il donnait la vie !
Donc, le pauvre Tristan mourut. Pour le voir, Yseult accourut, Trop tard, hélas ! car sous la terre Le bien-aimé dormait glacé Dans son tombeau de blanche pierre. Triste alors, le cœur harassé, Sur un des coins du mausolée Elle mit son front sans gémir, Puis soupira… Dans ce soupir Son âme s’était envolée !
L’histoire de ces deux amours Dans tout le pays répétée Occupa pendant quelques jours L’esprit d’une foule attristée. Avec grande pompe l’on mit Le corps de la pauvre héroïne Dans la tombe toute voisine De celle de Tristan ; l’on fit Étalage de grande peine Pendant le jour qu’on l’enterra ; On pria beaucoup, on pleura… Puis, comme en toute chose humaine, Bientôt après on oublia.
Mais la haine jamais n’oublie. Jaloux, même après le trépas, Le tyran Mark ne voulut pas Que, séparé de son amie Tout le temps que dura sa vie, Tristan par la mort pût s’unir À sa bien-aimée, et dormir L’éternel sommeil près de celle Qui, vivante, resta fidèle. Entre les deux tombeaux placés L’un près de l’autre, Mark fit faire Pour séparer les trépassés, Un mur de ciment et de pierre S’enfonçant de dix pieds en terre, S’élevant d’autant vers les cieux. Quand ce travail mystérieux Fut fini, le jour allait naître Et déjà blanchissait la nuit… Alors le tyran fut instruit Qu’il pouvait venir voir en maître Le mur par ses ordres construit.
Bientôt dans le grand cimetière Qu’illumine de sa lumière L’aurore, il pénètre, joyeux, Portant, rayonnant dans ses yeux, L’éclair de sa haine assouvie : « Ils seront, se dit-il tout bas, « Séparés après le trépas, « Comme ils l’étaient pendant leur vie ! » Et du triomphe fier et sûr, Il lève les yeux vers le mur… Ô rage ! ô vengeance incomplète ! Du tombeau de Tristan partait Un laurier-rose, qui montait Le long du mur jusqu’à la crête, Et de l’autre côté sortait, Recouvrant, voûte parfumée Où brillait la rosée en pleurs, Le tombeau de la bien-aimée De son ombrage et de ses fleurs !
Se tournant vers son entourage D’un pareil miracle interdit : « Qu’on coupe cet arbre maudit ! » Ordonne Mark, tremblant de rage. À sa parole on obéit. Mais dès le premier coup de hache L’arbre pousse un cri de douleur : On s’arrête, on tremble, on a peur… « Allons ! » dit Mark plein de fureur, « Qu’on frappe encore, ou je me fâche ! » Un second coup… Mais aussitôt, De la verdure frémissante Sort et monte comme un sanglot Une voix plaintive et dolente : « Oh ! méchant ! Quel cruel souci « As-tu de me blesser ainsi ? — Par l’enfer ! dit Mark, plus de hache : « Au lieu de couper, qu’on arrache ! » Personne ne veut obéir, Le devoir cède à l’épouvante… Voyant sa parole impuissante Mark de honte se sent frémir Et devient ivre de colère : Il met les deux genoux en terre,
Il saisit de sa large main L’arbre, et d’un effort surhumain Cherche à l’arracher… mais soudain, Voici que les branches grandissent, Entourent son corps, le saisissent, L’étreignent dans leurs bras fleuris… Le tyran appelle à grands cris… Mais les soldats, saisis de crainte, Se sont enfuis hors de l’enceinte. Alors, entouré de tombeaux, Seul dans l’immense cimetière Contre l’arbuste qui le serre De ses innombrables rameaux, S’appuyant au bord de la tombe Il veut se roidir… vains efforts ! Il étouffe, il râle, il succombe Au milieu d’un peuple de morts !
Quand le soir, les gardes cherchèrent Ce que Mark était devenu, Du laurier-rose ils s’approchèrent : Le cadavre avait disparu. Mais, constellé de fleurs écloses, L’arbre, montant d’un jet plus sûr, Faisait disparaître le mur Sous ses ondulations roses ; Et, recouvrant de ses rameaux La tombe de la bien-aimée, Dans la même étreinte embaumée Réunissait les deux tombeaux. Ô miracle ! en dépit des haines Et des complots d’un cœur mauvais, Tous les deux dans ces douces chaînes Étaient réunis à jamais ! Ô chaste et gracieux mystère ! L’amour, toujours jeune, et plus fort Que le ciment et que la pierre, Bravait tyrannie et colère, Et sortait vivant de la mort !
Ô vous ! dont les âmes jumelles Dans des tendresses mutuelles N’ont pu se rejoindre ici-bas, Puisse vous unir le trépas ! Puisse une brise passagère Prenant sur le tertre fleuri Où repose l'être chéri Quelque graine tombée à terre, L’emporter, d’une aile légère, Jusqu’à la tombe où vous dormez… Et là, sous des cieux embaumés, De cette graine voyageuse Puisses-tu germer et grandir Éternellement vigoureuse, Fleur bien-aimée et précieuse. Fleur de l’immortel souvenir !