French poem
52 (Trois jours !… et la Terreur…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Trois jours !… et la Terreur dont le pouvoir chancelle, Va finir dans la honte et dans l’abjection, Maudite pour jamais, ne laissant après elle Qu’une longue exécration. Trois jours !… en attendant, la guillotine active Frappe à coups plus fréquents et plus précipités, Comme s’il lui semblait que le repos arrive,
Que les moments lui sont comptés. Et malgré tout, talent, innocence, génie, Malgré les longs efforts d’un père infortuné, Au nom de la justice — exécrable ironie ! — André Chénier est condamné. C’en est fait : emplissant les longs corridors sombres De ce nom grand déjà, désormais immortel, Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
A jeté son funèbre appel. Le poëte écrivait : un vers venait d’éclore Dans son cerveau puissant, vers à peine achevé, Qui sur le papier blanc brillait humide encore : Brisant sa plume, il s’est levé. Et lui, paisible amant des bois et des fontaines, Lui, noble citoyen au cœur loyal et haut, Poussé par le torrent inconscient des haines
Où marche-t-il ? À l’échafaud ! Voyez : de la prison la porte s’ouvre à peine Qu’au milieu de soldats, une charrette en sort, Gémissant sous le poids de la pâture humaine Qu’elle va jeter à la mort. Un court frémissement fait onduler la foule : Mille poings sont en l’air, mille cris sont poussés : Le pesant chariot se met en marche, roule,
Et fend le peuple aux flots pressés. Lentement, vers le lieu du supplice il s’avance, Et le chemin est long, et tu peux accourir Populace, et goûter la noble jouissance D’insulter ceux qui vont mourir ! Sans doute, entouré de ces rages, Souffleté de ces vils outrages, Par ces mille poings menacé, Le poëte a courbé la tête, Il a frémi sous la tempête, Un subit effroi l'a glacé.
Sans doute, à ce spectacle infâme, Il a senti s’emplir son âme De dégoût et d’aversion ; Ou bien, plus que dégoût et crainte, Il a subi la rude étreinte D’une noble indignation…
Non, cependant : il est tranquille ; Debout dans la charrette vile Il n’a pas un instant frémi ; Et sa bouche, loin de maudire, S’éclaire d’un vague sourire, Et son œil se voile à demi.
Qu’est-ce donc ? ah ! c’est un beau rêve Qui le ravit et qui l’enlève À son martyre d’ici-bas ! Que lui fait ce peuple en délire Qui se lève pour le maudire ? Il ne voit pas, il n’entend pas.
Oh ! comme il laisse sa pensée S’élancer, mollement bercée Sur les ailes du rêve d’or, Et, dans l’illusion profonde, Voler en plein ciel, loin du monde, Monter plus haut, plus haut encor !
Grâce au mirage qui l’enivre, Près de mourir, il croit revivre ; Le présent s’est évanoui : Au sein d’une vive lumière Voici son existence entière Qui se déroule devant lui.
Oh ! les premiers temps de l’enfance, Où la vie à peine commence Fraîche, ignorante des malheurs, Et, comme le fleuve à sa source, Ne trouvant encor dans sa course Qu’un lit tout parsemé de fleurs !
Oh ! les solitudes chéries, Où promenant ses rêveries Il a, pour la première fois, Reçu dans son âme confuse Le baiser de sa blanche muse Qui le guettait au fond d’un bois !
Où sous les grands chênes antiques, Épris des chefs-d’œuvre classiques Et de la verte antiquité, Déjà, d’une touche légère, Il tâche d’imiter Homère, Et veut marcher à son côté !
À vingt-deux ans, c’est le voyage : La Suisse riante ou sauvage ; C’est, dans ce tranquille pays, L’Hasly, solitude arrosée Par l’Aar, doux et frais Élysée Qu’il a chanté pour ses amis ;
Ou bien, c’est la brune Italie, La terre classique, remplie Des purs souvenirs d’autrefois ; Et, sur les bords sacrés du Tibre, Rome, la grande cité libre, Rome, la maîtresse des rois.
Au retour, après trois années À l’art tout entières données, C’est l’Angleterre au ciel pâli ; Et dans l’ambassade lointaine Le spleen noir, que combat à peine Le travail, père de l’oubli.
La patrie enfin retrouvée Il se livre, dès l’arrivée Au courant paisible et dompté Du fleuve qui parcourt la France, Portant en ses eaux l’espérance D’une tranquille liberté.
Mais quand le sombre orage arrive, Quand le fleuve, couvrant sa rive, Court et bondit en mugissant, Par les campagnes désolées Roulant, dans ses ondes troublées, Des torrents de fange et de sang ;
Quand la liberté dépassée Par une licence insensée Erre sans aide, sans soutien, Sans que sa voix se fasse entendre : Honneur à qui vient la défendre ! Place au poëte-citoyen !
Place au lutteur noble et sincère Qui, plein d’une sainte colère Contre une vaine cruauté, Dût-il se briser dans la lutte, Défend un roi qu’on persécute Tout en blâmant la royauté !
Vains efforts ! Inutile audace ! Aux vivats de la populace Louis Seize est guillotiné : Robespierre commande en maître ; Qui le désapprouve est un traître, Qui l’ose dire, un condamné.
Alors, loin des places publiques, Loin des orages politiques Dont le ciel se met à trembler, Avec quelle ivresse profonde À Versailles, seul, loin du monde Le poëte va s’exiler !
Dans sa tranquille solitude Que douce lui semble l'étude ! Et qu’il retrouve avec bonheur Ses livres chéris, ses poëtes, Consolations toujours prêtes, Baume de l’esprit et du cœur !
Vaillamment il suit à la trace Virgile, Théocrite, Horace, Sans jamais se sentir lassé ; Avec eux son âme se lie… Ô joie ineffable ! Il oublie Le présent au sein du passé.
Pourtant, quand la foudre qui tonne Et dont le fracas l'environne Vient à pénétrer jusqu’à lui, Et d’une lumière sanglante Déchire l'ombre consolante Où son souvenir s’est enfui ;
Alors le rêve heureux s’efface ! Il frémit, il regarde en face L’odieuse réalité ; Son génie indigné s’allume : La strophe bondit, frappe, écume, Souffletant le crime éhonté.
Mais ce sont fureurs passagères : Le poëte aux grâces légères Pour de tels élans n’est point né ; Il préfère à l’ode énergique L’harmonieuse bucolique Ou l’églogue au chant alterné.
Plus que les pâles Euménides, Il aime les Nymphes timides Fuyant le satyre enivré, À l’heure ou Phébé dans les branches Revêt de ses dentelles blanches Les profondeurs du bois sacré.
Sur la rive où pleure le saule Il aime voir l’humide épaule De la naïade au sein des eaux : Il aime, aux heures matinales, Dans les prés, les chants des cigales, Ceux de Zéphyr dans les roseaux.
Il ouvre pour quelque bergère Daphné, Lycoris ou Néère, D’un beau pasteur les bras nerveux, Ou bien, sous la vague marine, Berce la jeune Tarentine Myrto, la vierge aux blonds cheveux.
Voilà son éternel poëme ! Voilà ce qu’il voit, ce qu’il aime ; Tel est le pays enchanté Où, loin de la tristesse humaine, Libre, heureux, confiant, le mène La muse de l'antiquité.
Les projets lui viennent en foule : Tout un avenir se déroule Plein d’études et de travaux : Il veut, et l’annonce lui-même, Au moule de l’ancien poëme Adapter des pensers nouveaux ;
Il veut, sous cette forme antique, Célébrer la jeune Amérique ; Enseigner le doux Art d’aimer, Chanter l'Invention féconde, Ou peindre Suzanne la blonde, Au bain, prête à se parfumer.
Oh ! les beaux rêves qu’il caresse ! N’a-t-il pas pour lui la jeunesse Unie au travail bien-aimé ? Trente ans ! l’âge fort où l’on crée, Où l’œuvre jaillit, inspirée, Du grain que l’étude a semé ! · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Mais qu’est-ce donc ? Un choc brusque, soudain, l’arrête… Il se réveille… horreur ! Le songe est effacé… Auprès de lui la foule et l’ignoble charrette : Devant lui, l’échafaud dressé. Il ne tressaille point. — Dans sa fierté sublime, Innocent, au bourreau sans crainte il va s’offrir : Un éclair, un bruit sourd… et Chénier meurt victime
De la Terreur qui va mourir. Oublions, oublions cette époque irritée ! Ô Liberté divine, ô fille de la loi, En voyant sous ton nom tant de honte abritée On se prend à douter de toi ! On ne t’accepte plus comme le but suprême Où conduit l’avenir, où va l’Humanité ; On est prêt à flétrir d’un indigne blasphème
Ta grandeur et ta majesté. Mais non ! car tu n’es pas coupable de l’outrage ! Non ! ce n’est point par toi que le sang a coulé : Et si ton nom sacré préside à ce carnage, C’est qu’une autre te l’a volé ! Cette autre, que l'on hait aussi fort que l'on t’aime, Cette autre, qui se dit ta sœur, ô Liberté ! C’est la Licence folle avec l’Émeute blême
La torche en main, à son côté ! C’est elle qui, marchant près de toi, pâle et sombre, Frôlant ton pur manteau de ses sales haillons, Sur ton brillant flambeau jette parfois son ombre Et met du sang dans tes rayons ! C’est elle qui te suit, ardente, et prend ta place À ta première erreur, à ton premier faux pas, Pour appeler bientôt le despote qui passe
Et tomber ivre dans ses bras ! C’est elle qui se plaît à la noire hécatombe ; Elle que réjouit l’acre odeur du charnier ; C’est elle la coupable : et sur elle retombe Le meurtre indigne de Chénier ! Et toi poëte, toi dont le vigoureux blâme De la fausse déesse a flétri les méfaits, Dors en paix au pays où t’emportait ton âme,
Au beau pays que tu chantais. Dans l’ombre fraîche, au bord d’un ruisseau qui murmure, Voici le marbre pur où ton nom est gravé ; Un souffle de printemps plane sur la nature : L’astre de la nuit s’est levé. La rose des tombeaux et le pâle asphodèle Mêlent autour de toi leurs suaves couleurs, Et Zéphyr, en volant, vient caresser de l’aile
Le gazon constellé de fleurs. Au son plaintif et doux d’une flûte lointaine Les nymphes, s’enlaçant sous les verts orangers, Dansent sur l’herbe épaisse, en l’effleurant à peine De leurs pieds actifs et légers ; Ton vers harmonieux dans les branches soupire, Et Mnémosyne, ouvrant son péplum argenté, Dépose sur la tombe où ton âme respire
Le laurier d’Immortalité !