French poem
52 (Dans la chambre tranquille un rayon…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Dans la chambre tranquille un rayon de soleil Tombant, comme un trait d’or, des persiennes mi-closes, Met un scintillement immobile et vermeil Sur un bouquet de roses.
Chez le fleuriste où je les choisis l’autre jour Une par une, avec des lenteurs coutumières, Elles avaient le charme et l’élégant contour Des jeunesses premières.
S’arrondissant en un délicat corselet, Les feuilles se paraient de leur grâce frisée, Et du cœur vierge et tendre un parfum s’envolait Frais comme une rosée.
Depuis lors, sur leur ferme et robuste beauté Quatre jours ont passé… pour elles cent années ! Le temps les effleura d’un vol précipité… Et les voilà fanées.
Les voilà, parmi les flamboiements éclatants Que le soleil accroche au grand vase de cuivre, Mourantes, et, n’ayant vécu que peu d’instants, Déjà lasses de vivre.
Les tiges sans vigueur, prises d’accablement, S’amoindrissent en leur courbure molle et lente ; Le glorieux parfum devient perfidement D’une âcreté troublante.
Les feuilles ont perdu le velouté soyeux Dont s’enorgueillissait la splendeur de leurs charmes, Et, par grappes, sur le tapis silencieux Roulent comme des larmes.
Et voici qu’en un rêve étrange, je perçois, Tel qu’un susurrement lointain d’eaux murmurantes, Le son grêle et plaintif de très petites voix, Les voix des fleurs mourantes…
— « Ma sœur ! ma sœur ! comme je tremble ! Fait une pâle rosé-thé ; Ah ! viens plus près, viens… il me semble Me réchauffer à ton côté ! »
— « Ma sœur ! ma sœur ! comme je souffre ! » A douloureusement gémi Une rose d’un jaune soufre Qui déjà se pâme à demi.
— « Ma sœur ! ma sœur ! j’ai froid dans l’âme ! Mon dernier moment est venu… » Dit une autre, rouge de flamme, Dont le pauvre cœur est à nu.
— « Dans le vallon où je suis née Que n’ai-je pu mourir aussi ! Dit une rose safranée. La mort m’eût été sans souci !
« Sans révolte, à mon tour flétrie, Victime du sort à mon tour, À la terre qui m’a nourrie J’aurais été rendue un jour… »
Une candide rose blanche, Dit : — « Moi, je rêvais d’un trépas Plus doux… Par quelque clair dimanche, Dans l’humble église de là-bas,
« Sur l’autel que la croix protège Je rêvais, parmi les encens, De m’effeuiller en pleurs de neige Le long des cierges jaunissants… »
Une rose d’un rose tendre Dit : — « Moi, j’avais pour idéal De mourir — faut-il m’en défendre ? — Sur le sein d’une femme, au bal,
« Sur le sein d’une femme blonde, Près, tout près des clairs diamants Qui caressent sa gorge ronde De lumineux frémissements ! »
Une voix murmura, plus sombre, Et comme lasse de l’effort : — « Moi, j’avais rêvé d’être au nombre De celles qu’on offre à la mort ;
« De celles qu’on dépose en gerbes Sur les cercueils épais et lourds, Et qui de leurs blancheurs superbes Illuminent les noirs velours.
« Nobles fleurs, dont la grâce pure Associe, aux pieds des autels, L’éternité de la nature Aux deuils passagers des mortels ! »
Ainsi, d’une voix chagrinée, Les pauvres roses, humblement, Se plaignaient de la destinée Que leur fit un ciel inclément…
Mais l’une d’entre elles, plus sage : — « Je sens ainsi que vous, mes sœurs, S’effeuiller mon frêle corsage… Avec vous je souffre et je meurs.
« Mais combien — si triste sans doute ! — Plus triste eût été notre sort, Si nous avions suivi la route Qui mène aux froids pays du Nord !
« Vous devinez cette torture ! Partir rapidement, un soir, En quelque boîte mince et dure Jetée au fond d’un wagon noir…
« Loin, bien loin de nos rives bleues, De la mer au flot pailleté, Courir, courir pendant des lieues, Courir toute une éternité…
« Puis, au fond des chambres chauffées D’un air factice et déprimant, Parmi les lourdeurs étoffées Des rideaux drapés savamment,
« Une angoisse étrange, accablante, Dans le vase aux sèches parois… La mort enfin, lente, si lente Que l’on croirait mourir deux fois !
« Ah ! que notre fin est plus douce Ici, dans le pays natal ! Nous nous flétrissons sans secousse, Loin du Nord froid, du Nord brutal…
« Le clair rayon qui nous arrose D’un ruissellement sans pareil, Roses, nous donne un linceul rose Fait de lumière et de soleil !
« Soleil qui caresse et pénètre, Soleil aux frôlements berceurs, Soleil connu, qui nous vit naître… Ne nous plaignons pas, ô mes sœurs ! »
La rose ainsi parlait à ses sœurs condamnées. Un silence se fit, approuvant son discours ; Silence ourlé du bruit fin des feuilles fanées Tombant, tombant toujours ;
Tombant sur le tapis en molles avalanches, Sur le tapis vulgaire, aux banales couleurs, Qui devenait, tout pointillé de taches blanches, Cimetière de fleurs…
Et je pensais à nos cimetières moroses Où, dans l’apaisement des sépulcres fermés, Dorment — car ici-bas tout meurt, hommes et roses — Les chers êtres aimés !