French poem
6 (Au Bois, traînés par leurs deux…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Au Bois, traînés par leurs deux rosses, Conduits par des cochers loustics, Parmi les équipages « chics », Fassent les landaus pleins de noces.
Des messieurs en habits bon teint Qu’on sent achetés de la veille, Fument, le chapeau sur l’oreille, Un cigare cent fois éteint.
Ils s’empilent dans les voitures, Un sur le siège et six dedans, Et lancent des regards ardents Sur le bataillon des « impures ».
En toilettes très comme il faut, Les dames, plus rouges que braise, Ont dénoué, pour être à l’aise, Leurs brides… qui leur tenaient chaud.
Dans le landau qui marche en tête Les époux, la main dans la main, Savourent l’orgueil surhumain De se sentir rois de la fête,
Et sous le croisement brutal Des regards, ainsi qu’au théâtre, Prennent un air ou trop folâtre Ou bêtement sentimental.
Et c’est la même promenade Pour tous, sans nulle exception : Jardin d’Acclimatation Et visite de la Cascade.
Voyez-les à la queue-leu-leu Sur le rocher de carton-pierre, Regardant, en pleine lumière, La plaine verte et le ciel bleu,
Et, sous la chute d’eau striée Par le soleil, jupons troussés, Parmi les lazzis insensés Voyez sauter la mariée !
Daignez l’admirer maintenant Dans le jardin zoologique, Comme la Cléopâtre antique Sur l’éléphant se pavanant !
Dans la noirceur du pachyderme Sa robe met un gros point blanc : Et le garçon d’honneur galant Crie : « Hé ! là-haut ! Tenons-nous ferme ! »
Le soir toute la noce ira Dans un restaurant à prix fixe, Absorber un dîner prolixe, Café, liqueurs, et cætera…
Puis un bout de bal s’organise Dehors, aux Jardins et Bosquets… Et les messieurs, ronds et coquets, Y dansent en bras de chemise.
Ne rions pas trop, voyez-vous, De ces humbles qu’un rien amuse : La gaieté souvent se refuse À des sceptiques tels que nous.
Quand à Paris tout les attache, De peu leur désir est charmé : Qu’importe un horizon fermé Quand on ignore ce qu’il cache ?
Pour eux qui n’ont point visité La Suisse coquette ou sauvage, Cette cascade-enfantillage A de faux airs d’immensité.
Sur ces rochers-miniature S’asseyant à califourchon, Ils pensent, comme Perrichon, Admirer la belle nature.
Cet éléphant dégénéré, Affublé d’un harnais grotesque, Est pour eux le roi gigantesque D’un pays toujours ignoré,
Et le soir, au son du trombone, Le pauvre bosquet poussiéreux, Sous le gaz trouble, vaut pour eux Tous les jardins de Babylone !
Leur vif esprit faubourien, Plein du souvenir des féeries, Se crée aux moindres rêveries Un vrai royaume aérien ;
Un beau royaume fait d’albâtre, D’émeraudes et de saphirs, Où des figurants grands vizirs Coudoient des reines de théâtre ;
Un royaume où les fruits nouveaux Pendent aux arbres par centaines ; Où les soldats — tous capitaines ! — Défilent parmi les bravos ;
Où la fée en toilette blanche Exauce les moindres souhaits ; Où les trucs ne ratent jamais, Où chaque jour est un dimanche !
Heureux ?… Oui, sans doute, ils le sont… Mille fois plus que nous, peut-être : Car tout ce qu’ils n’ont pu connaître Les rend contents de ce qu’ils ont.
Ils goûtent, dans ces heures brèves Qui s’envolent sans lendemain, L’idéal du bonheur humain : Un peu de vrai, beaucoup de rêves !