French poem
6 (Au chemin de la Corniche…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Au chemin de la Corniche, Sur un roc au profil pur Qui lui fait comme une niche, La villa, coquette et riche, Monte vers le ciel d’azur.
C’est le matin, tout s’éveille. Les persiennes vont s’ouvrant ; Le bruit lointain de Marseille, Tel qu’un murmure d’abeille, Passe dans l’air transparent.
Par la fenêtre mi-close Pénètre un rayon joyeux Qui glisse, s’allonge, et pose Son étincellement rose Sur le lit mystérieux.
Comme un oiseau dans la mousse, Au fond des draps parfumés La belle dormeuse rousse Goûte la volupté douce Des demi-sommeils aimés.
Par la demeure sonore, Des bruits montent, familiers : Qu’il fait bon rêver encore Tandis qu’un clair rayon dore La blancheur des oreillers !
Puis on est, plus qu’une chatte, Frileuse… oh ! frileuse !… on craint, Hors de ce nid plein d’ouate, Le terrible coup de patte Du mistral qui vous étreint.
L’heure passe… le temps presse… Un peu de courage… allons ! Honte, honte à la paresse !… Et la voilà qui se dresse D’un seul coup sur ses talons.
Oh ! quelle divine moire, Quel brocart ou quel satin Vont, depuis le cou d’ivoire, Couler, en ondes de gloire, Jusqu’au petit pied mutin !
Sur cette tête qu’inonde La clarté de l’Orient Quelle perle exquise et ronde Mettra sa caresse blonde Et son charme souriant ?
Noble fille de Phocée, Au nez antique, au front bas, En quittant le gynécée, De tendre velours chaussée, Où vas-tu porter tes pas ?
Sans doute, tranquille et fière, Un éventail à la main, Pendant la journée entière, Tu sèmeras la lumière Et l’amour sur ton chemin ;
Au pur rythme de tes hanches Tu passeras, en songeant, Sous les colonnades blanches Où l’ombre fine des branches Se joue en frissons d’argent ;
Le soir, tu seras la joie De quelque immense festin Où, sous les rideaux de soie, L’ivresse grandit et noie Les soucis jusqu’au matin ;
Et Véronèse qui passe Là-bas, au fond du décor, Amoureux de tant de grâce, Te peindra, superbe et lasse, Dans un flot de pourpre et d’or !
Enfin, de la chambre vide Elle sort en tourbillon… Ô Mode, Mode homicide, Qu’as-tu fait ?… La chrysalide Remplace le papillon !
Son beau corps est mal à l’aise Dans les raideurs du veston… Pourquoi, souple Marseillaise, Cette rude étoffe anglaise Et ce faux col en carton ?
Pourquoi ces tresses dorées À l’étroit sous le chapeau ? Et ces jupes trop serrées ? Et ces mains déshonorées Par les gants en grosse peau ?
Sèche comme une bank-note, Le cou raide, l’air cassant, La voilà qui trotte, trotte, Jetant une fausse note Sur le ciel éblouissant…
Et je crois — ô rêve étrange ! — Voir, dans un cadre agrandi, Sur cette beauté qu’il change Le Nord jaloux qui se venge Des conquêtes du Midi !