Versos French Jean Lorrain L'Ame-Sœur

French poem

L'Ame-Sœur

by (1855–1906)

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Pour Anatole France.

C'est en cette mélancolique et charmante époque de l'année qu'elle est dans toute la plénitude de ses moyens, la délicate apitoyée qui semble avoir pris à tâche la reconstitution des vieux rêves et la guérison des jeunes cœurs.

La chute encore lente des premières feuilles, la langueur attendrie des ciels plus clairs et la morsure des premiers froids, autant d'atouts dans son jeu.

Comme une tristesse d'adieu flotte et plane dans l'air, la nature devient complice; complices, les grands bois dépouillés; complices, les horizons plus vastes; l'automne, la saison par excellence des pauvres cœurs meurtris, des illusions perdues et des sentimentales détresses, voilà le terrain sûr où l'Ame-Sœur opère!

As-tu souffert? as-tu pleuré? As-tu langui sans espérance? As-tu, triste et proscrit, erré? Alors tu connais ma souffrance!

L'Ame-Sœur connaît, et de longue date, le pouvoir de la romance dans ces journées déjà plus courtes d'octobre où la nuit tombe vite, certes, elle en connaît tout le pouvoir sur les pauvres âmes des célibataires, à l'heure confortable où l'on allume les lampes.

Ah! si vous saviez comme on pleure De vivre seul et sans foyer Quelquefois devant ma demeure. Vous passeriez!

Il y a aussi le Vase brisé, le fameux Vase brisé, où meurt une verveine et qui d'un éventail fut fêlé. Oh! l'Ame-Sœur a de l'étude et du répertoire; elle connaît également et sur le bout du doigt le sonnet de Baudelaire: Sois sage, ô ma douleur, et la Mort des pauvres, c'est la mort qui console, hélas! et qui fait vivre; elle sait aussi les merveilleux cris d'agonie de Verlaine, dans Sagesse:

Bon chevalier masqué qui chevauche en silence, Le malheur a percé mon vieux cœur de sa lance!

et en pratique l'application en cataplasmes émollients sur les abcès du cœur. Pour la médication des âmes, à elle le pompon: c'est son métier.

Elle est la consolatrice, l'amie maternelle et sororale aussi, la jeune femme grave aux yeux toujours noyés d'une infinie pitié, au front pur, l'immatérielle penchée avec des attitudes de Piéta sur les blessés d'amour et les vaincus de la vie celle dont un poète ingrat a pu dire:

Vous m'avez pris saignant encore, Le cœur meurtri d'un autre amour. Vous avez cru voir une aurore Dans l'adieu d'un dernier beau jour.

Votre erreur, enfant, m'était chère, Ce rêve avait tant de douceur! Vous aviez les soins d'une mère Et la réserve d'une sœur!

«Laissez venir à moi ceux qui souffrent», telle pourrait être sa devise! Ceux qui souffrent, elle les cherche, les épie, les poursuit avec une passion de charité effrayante; car, dans cet amour de souffrants, dans cette tendresse apitoyée, n'y aurait-il pas un sadisme délicat et pervers d'affinée éprise de tortures et de larmes!

Veuve et libre, d'une fortune indépendante, elle semble s'être consacrée à la cure des amoureux trahis, des veufs inconsolables et des abandonnés de toute sorte, et cela par dilettantisme, pour l'amour de l'art. Car si elle les prend toujours jeunes et d'une tournure charmante, les dettes ou rentes de ses victimes élues, voilà qui importe peu à l'Ame-Sœur.

Les tristesses, les sanglots, les regrets, les détresses de cœur, voilà l'atmosphère où se complaît sa sensualité cruelle et fine, le terrain où fleurit sa bonté de femme apitoyée, bénie par ses victimes.

Ce qu'elle adore, c'est leur faire revivre leurs angoisses d'amour, leurs tortures du passé.

Elle sèche les yeux, mais en buvant des larmes; Cléopâtre buvait bien des perles: elle boit les plaies et le sang du souvenir qu'elle s'ingénie, compatissante et férocement bonne, à faire encore saigner!

Au besoin, dévote et superstitieuse, elle emmène le convalescent, dont elle s'est faite la garde, en de pieux pèlerinages; au Mont-Saint-Michel ou à Notre-Dame-de-Fourvières implorer de l'Archange ou de la Mère de Dieu la guérison et l'oubli de son mal.

Il y a trois jours, je la rencontrais, à Rouen, dans le cimetière de Bon-Secours, câlinement appuyée au bras d'un superbe garçon en grand deuil, les yeux encore brûlés de larmes; un misérable affolé d'amour, que sa maîtresse a trahi il n'y a pas trois mois, et que l'Ame-Sœur s'efforce aujourd'hui d'arracher au suicide. Maternelle et pitoyable, pour guérir son malade elle se serait même départie de sa réserve habituelle; car ils étaient inscrits, à l'hôtel Albion, tous deux sous le même nom, et pour sauver cet endolori de la chair, l'Ame-Sœur aurait, cette fois, consenti, résignée, aux derniers abandons!

O les belles nuits d'amour, transports désespérés, reconnaissantes étreintes et baisers salés de larmes, qui doivent suivre ces mornes journées de tristesse et de regrets savamment avivés, passées ensemble à rêver du passé, sous de fins ciels d'automne, devant de moroses et calmes horizons!

9 octobre 1890.

Pour Rachilde.