French poem
L'Araignée De Cimetière
by Jean Lorrain (1855–1906)
La servante au grand cœur, dont vous étiez jalouse, Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs. Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs Et quand Octobre souffle, émondeur de vieux arbres, Souvent mélancolique à l'entour de leurs marbres, Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats...
BAUDELAIRE.
Oh! elle la connaît dans les coins, celle-là; elle sait par A plus B le cœur humain, ses tristesses d'au delà et ses défaillances stupides; elle a par expérience sondé les reins et les viscères et a, d'un œil expert, d'une main plus experte encore, approfondi les effets de la douleur.
Ce n'est pas pour rien qu'on la rencontre dans les cimetières, le teint reposé, plutôt pâle, mais d'une chair blanche et grasse, ses fins cheveux de blonde enténébrés de crêpe noir,--le noir, cette valeur.
C'est la pensive et souriante jeune femme qu'on croise autour des tombes, l'intéressante jeune veuve ou la plus touchante et combien poétique fiancée, dont la jolie silhouette idéalise les allées funèbres, les désertes allées encombrées de feuilles mortes et bordées de tombeaux des Père-Lachaise et des cimetières Montmartre; élégie du Regret au parfum d'asphodèle, fleur de tristesse éclose sous l'errance à pas lents des distraits visiteurs.
Avec quelle grâce elle s'accoude, à demi affaissée, aux ornements des grillages, et combien harmonieuse! la retombée de son voile sur sa robe de deuil, entre les chrysanthèmes et les roses d'automne qui tremblent au vent du soir! et quel divin sourire..... un sourire irréel d'âme élue, détachée et, sous ses cils humides toujours emperlés d'eau, quel au-delà dans le regard!
C'est elle, dont la main pieuse remplace les lambeaux qui pourrissent aux grilles, renouvelle les couronnes d'immortelles et les myosotis de porcelaine bleue sur la tombe voisine de celle qui vous attire, courbé et les yeux las, pauvre veuf de la veille ou fiancé meurtri d'une perte cruelle, jeune père douloureux de la mort d'un enfant ou fils saignant de ce malheur atroce, irréparable hélas! fils pleurant votre mère.
Sache que la douleur est la noblesse unique.
L'araignée du cimetière, elle, ne l'ignore pas.
Elle sait aussi l'étrange et l'énervant pouvoir de la volupté des larmes, les brusques réveils de rut qu'excite la douleur..., quelle cantharide elle est pour les nerfs exacerbés des mâles, et c'est là qu'elle attend, qu'elle épie et vous guette!
O le danger des chagrins partagés, des mêmes larmes versées sur deux tombes pareilles, ô débuts attendris et trempés de tristesse de la liaison Chambige, ô pitié maternelle de Mme Grille, glissant dans l'adultère devant les choses vagues et blondes qui frissonnaient à l'horizon d'Alger, ô livre périlleux et feuilleté ensemble par Paolo et Francesca.
Et ce jour-là nous ne lûmes pas plus loin.
Au besoin, jardinant près de vous autour de sa chère tombe, elle vous prêtera, complaisante, son sécateur, son éponge, quitte à vous emprunter votre petit arrosoir. Et avec quel effleurement de main douce et frôleuse, quel sourire noyé, quel navrant regard!
O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue, Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau...
Rien n'est plus doux au cœur plein de choses funèbres Et sur qui dès longtemps descendent les frimats. O blafardes saisons, reines de nos climats,
Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres, Si ce n'est, par un soir de lune, deux à deux, D'endormir la douleur sur un lit hasardeux!
Endormir la douleur sur un lit hasardeux; tout est là. Le «Psitt, psitt, viens-tu chez moi, il y a un bon feu» de la pierreuse du boulevard extérieur, l'araignée de cimetière l'a remplacé par le «Nous causerons de nos morts en prenant une tasse de thé sous la lampe...» L'allée des tombes, c'est son trottoir à elle; c'est là qu'elle ébauche et ses opérations de bourse et ses liaisons durables: Telle qu'elle est, elle est la défunte à plusieurs; elle la leur rappelle à chacun, et au besoin entretient discrètement dans leur âme un regret qu'elle console. Comme les maisons de Deuil, elle a sa clientèle, ce sont les rentes de la Douleur. O la minute exquise où l'être douloureux, solitaire et meurtri, trouve une épaule amie où appuyer sa tête, un cœur pour le comprendre, un regard qui plonge dans le sien, s'apitoie, et parfois un sourire qui, penché sur ses larmes, les boive dans un baiser!
La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse, Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
3 novembre 1890.