Versos French Jean Lorrain L'Exotique

French poem

L'Exotique

by (1855–1906)

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Elle a aimé les âniers de la rue du Caire, les cowboys du colonel Cody, les tziganes du restaurant roumain et les turcos de la Nouba; pendant toute la durée de la foire Eiffel on n'a vu qu'elle à travers le Champ-de-Mars et l'Esplanade des Invalides. Depuis les Aïssaouas, mangeurs de scorpions, jusqu'aux Druses, chasseurs de serpents, elle a fait halte dans tous les concerts tunisiens, dans tous les campongs et sous toutes les tentes.

D'ailleurs, elles ont été légion, celles qu'a détraquées le bazar exotique de la tour Eiffel pendant l'Exposition. Buffalo-Bill ne s'est-il pas assis à la table d'authentiques comtesses? Pour un torero La Moulue, cette étoile du chahut, n'a-t-elle pas quitté tout un mois l'Elysée, et dans la loge de la divette à la mode, comme dans la turne avec table et cuvette de la pierreuse de la rue des Abbesses, le portrait de Boumboum, marchand de dattes à l'Esplanade, n'a-t-il pas trôné et triomphé, près de cent jours durant, à la place de celui de ce pauvre général, entre un grelot de la veste brodée de Valentin Martin et un bracelet de bois durci d'un fellah...

L'exotomanie fut leur crise aiguë comme leur maladie chronique. Entre un opéra de Wagner et un roman éthopée de Peladan, toute hystérique eut une attaque de buffalite jusqu'à l'ouverture des fameuses Plazas.

Valentin Martin, Mazantini, Cara Ancha, c'en était trop pour des cœurs d'amoureuses exotiques.

Il nous faut du nouveau, N'en fût-il plus au monde. Nous voulons de l'amour, Il nous faut de l'amour.

La buffalite avait fait son temps; nous entrâmes dans l'ère de tauromachite aiguë.

Ces dames avaient conduit à Lesbos les brunes gitanas de Séville, elles revinrent à Cythère, pieusement converties à l'ancien culte trahi par les arènes de la rue Pergolèse.

Ce fut le triomphe et des banderillas et des quadrillas. En quoi ces messieurs à performances accusées par des collants de satin rose ou bleu mourant, aux glabres faces de garçons de bain coupables ou de vieux séminaristes, purent-ils bien séduire l'esthétique en enfance des habituées des Acacias?

Chi lo sa?

Elles n'en jouèrent pas moins, tout l'été quatre-vingt-neuf, la Carmen de Bizet, qui pour Frascuello, qui pour Cara Ancha. A cette course au clocher de la sensation (au clocher, plutôt à la Tour Eiffel) qui arriva bon premier? Le boléro du picador, le sombrero du cowboy du West-End, ou le turban en corde de poil de chameau de l'ânier fellah.

Les petits âniers de la rue du Caire!... Vous vous rappelez, n'est-ce pas, ces petites figurines qu'on eût cru découpées dans un tableau de Gérôme, les mains, les pieds et la tête en terre cuite, le corps drapé d'une longue robe de toile bleue, sveltes et souples avec des attaches fines et des profils de sphinx, les lèvres écrasées et la face éclairée par des yeux d'émail blanc.

Les fellahs et leurs petits ânes couleur de cendre, à la croupe de peluche où la tondeuse avait tracé, gris sur gris, en creux et en relief d'étranges arabesques; les fellahs et leurs lentes mélopées, leurs aha haah monotones et stridents, eux accroupis en rond sur des nattes tressées, leurs mains encrassées de henné rythmant leurs chansons de rêve et d'ensommeillement!

En dépit du succès des vestes espagnoles, elle en est restée au turban des Kabyles, au fez de la Nouba. Reconnaissance de l'estomac!

Il faut le croire car elle ne quitte plus le village nègre du Champ-de-Mars, où les derboukas et les tambourins d'une perpétuelle foire ronflent, pareils à des essaims d'abeilles, dans les clairs crépuscules de cet octobre bleu.

Toute de blanc vêtue dans de souples lainages, mais combien vieille et avachie déjà avec sa face à bajoues et ses gros yeux de brune impétueuse soulignés au crayon, noircis, gouachés de kohl, elle rôde le long des jours à l'entour des barrières des banquistes, halète comme une chienne avec des yeux luisants autour de leurs passe-passe, fantasias, jongleries, et, les joues bleues sous la poudre de riz, des joues de brune habituées au rasoir, elle fait cent fois par jour le tour de leur enceinte, et puis vient tout à coup s'écraser palpitante, contre la palissade, pour offrir à l'un d'eux un cigare, un londrès, un puro.

Réduite aux Soudanais, aux équivoques et grotesques flirts en petit nègre: «cinquante centimes, serai zenti», avec la fripouille des rues du Caire et la vermine cosmopolite du désert..., pauvre insatiable, comme il fait soir d'automne aussi dans cette âme-là!

12 octobre 1891.