Versos French Joachim Du Bellay J. du Bellay

French poem

J. du Bellay

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Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage. Ou comme cestuy-là qui conquit la toison, Et puis est retourné, plein d’usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son aage !

Quand revoiray-je, hélas ! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Revoiray-jeo le clos de ma pauvre maison, Qui m’est une province, et beaucoup d’avantage ?

Plus me plaist le sejour qu’ont basty mes ayeux, Que des palais romains le front audacieux. Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine ;

Plus mon Loyre gaulois, que le Tybre latin, Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin, Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

Plume qui as, d’une aile inusitée, Depuis deux ans la France visitée, Chantant des Rois les louanges à gré, Et l’arbre sainct à Minerve sucré, Baisse ton vol, rasant la fresche rive, Où près d’Angers le cours de Maine arrive.

Va saluer d’un son mélodieux De mon Anjou les domestiques dieux, Qui m’ont souvent de leurs manoirs sauvages Ouy chanter sur les prochains rivages Le nom qu’Amour, de ma force vainqueur, A érigé pour trophée en mon cœur,

Ne cherche point la tourbe murmurante Des professeurs de sagesse ignorante : Mon nom aussi, par la France loué. Ne quiert le bruit du palais enroué, Ne le sourcil trop superbe et severe Qui le pouvoir des Muses ne revere.

Le docte Dieu qui inspire en mon cœur Du sainct ruisseau la féconde liqueur, Mon sort fatal et mon Dieu domestique, Qui ma voué au labeur poëtique, Scachant combien j’y prenois de saveur. M’ont destiné à plus douce faveur.

Va, plume, donc voir les troupes divines Des demi-dieux et nymphes angevines, Où je seray (peut-estre) bien receu. Par ton moyen quand la France aura sceu Que leur haut bruit je fay sonner à Loyre. Qui ay chanté des grands Princes la gloire.

Des envieux les plumes de corbeau Ont mis l’honneur des dames au tombeau,

Sentant combien les grâces féminines Seroyent en pris, si les plumes bénignes Les opposoyent au tiltre ambitieux Dont nostre nom s’élève jusqu’aux cieux.

De cygne donc la mienne blanchissante Soit à leur los ses ailes fléchissante : Mienne je dis, qui au dedans du corps Suis aussi blanc que le cygne dehors : Aussi le Dieu qui ma fureur allume, Me fist jadis présent de ceste plume.

Les doctes sœurs qui parmi l’univers Feront voler vostre nom par mes vers, Tant que vivray, Dames bien fortunées, Seront par moy pour vous importunées : Qui feray bien si j’en veux prendre esmoy, Vivre deux fois ensemble vous et moy.

Si vous eussiez de l’onde oblivieuse Tiré vos noms, que la parque envieuse Et nos escrits y ont fait devaller, Quel bruit pourroit aux vostres égaler ? Toute vertu des grâces ignorée N’est longuement entre vous honorée.

Mais maintenant je voy le temps changer Qui vous vouloit sous sa force ranger. Puisque desja commencent à nous plaire Les doctes vers, vous n’avez plus affaire, Pour vos honneurs rendre à jamais vivans, De mendier la main des escrivans.

O (de qui la vive course Prend sa bien heureuse source D’une argentine fontaine, Qui d’une fuite lointaine Te rens au sein fluctueux De l’Océan monstrueux),

Loyre, hausse ton chef ores Bien haut, et bien haut encores. Et jette ton œil divin Sur ce pays Angevin, Le plus heureux et fertile, Qu’autre où ton onde distille. Bien d’autres Dieux que toy, Pere. Daignent aynier ce repaire A qui le ciel fut donneur De toute grâce et bonheur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Qui voudra donc louë et chante Tout ce dont l’Inde se vante, Sicile la fabuleuse, Ou bien l’Arabie heureuse. Quant à moy, tant que ma Lyre Voudra mes chansons eslire Que je luy commanderay, Mon Anjou je chanteray. O mon fleuve paternel, Quand le dormir éternel Fera tomber à l’envers Celuy qui chante ces vers, Et que par les bras amis Mon corps bien près sera mis De quelque fontaine vive, Non gueres loin de ta rive, Au moins sur ma froide cendre Fay quelques larmes descendre Et sonne mon bruit fameux A ton rivage escumeux. N’oublie le nom de celle Qui toute beauté excelle, Et ce qu’ay pour elle aussi Chanté sur ce bord icy.