French poem
La Nouvelle Manière de faire son profit des lettres
Quant à ce que tes vers frissonnent de froidure, Que tes labeurs sont vains, et que pour ta pasture À grand’peine tu as un morceau de gros pain, Voire de pain moisi, pour appaiser ta faim ; Que ton vuide estomac abboye, et ta gencive Demeure sans mascher le plus souvent oysive,
Comme si le jeusner exprès te feust enjoinct Par les Juifs retaillez ; que tu es mal en poinct, Mal vestu, mal couché : Amy, ne pren la peine De faire désormais ceste complainte vaine.
Tu sçais faire des vers, mais tu n’as le sçavoir De pouvoir par ton chant les hommes decevoir : Car le dieu Apollon avec le dieu Mercure S’assemble, ou autrement de ses vers on n’a cure. Mercure, par finesse et par enchantement, Dedans les cueurs humains glisse secrètement ; Il glisse dans les cueurs, il trompe la personne, Et d’un parler flatteur les ames empoisonne : Avec tel truchement peut le dieu Délien Possible quelque chose, autrement ne peut rien.
Celuy qui de Mercure a la science apprise, En cygne d’Apollon bien souvent se deguise ; Encore que le brait d’un asne, ou la chanson D’une importune rane ait beaucoup plus doulx son.
Veulx-tu que je te montre un gentil artifice Pour te faire valoir ? Pousse-toy par service ; Par art Mercurien trompe les plus rusez, Et pren à telz appas les hommes abusez : Tu feras ton profit, et bravement en point De froid, comme tu fais, tu ne trembleras point.
Premier, comme un marchand qui parle navigage, S’en va chercher bien loing quelque estrange rivage, Afin de trafiquer et argent amasser, Tu dois veoir l’Italie et les Alpes passer, Car c’est de là que vient la fine marchandise Qu’en bëant on admire, et que si hault on prise. Si le rusé marchand est menteur asseuré, Et s’il sçait pallier d’un fard bien coloré Mille bourdes qu’il a en France rapportées Assez pour en charger quatre grandes chartées ; S’il sçait, parlant de Rome, un chacun estonner ; Si du nom de Pavie il fait tout resonner ; Si des Venitiens que la mer environne,
Si des champs de la Pouille il discourt et raisonne ; Si, vanteur, il sçait bien son art authoriser, Louer les estrangers, les François mespriser ; Si des lettres l’honneur à luy seul il reserve Et desdaigne en crachant la françoise Minerve.
Il te faut dextrement ces ruses imiter, Le sçavoir sans cela ne te peut profiter. Si le sçavoir te fault, et tu entens ces ruses, Tu jouyras vainqueur de la palme des Muses. Ne pense toutefois, pour un peu t’estranger De ces bavardes sœurs, que tu sois en danger De perdre tant soit peu : tu n’y auras dommage, Car aux Muses souvent profite un long voyage. Tu en rapporteras d’un grand cler le renom, Et de saige sçavant meriteras le nom. Mais si tu veux icy te morfondre à l’estude, Chacun t’estimera fol, ignorant et rude.
Doncques en Italie il te convient chercher La source Cabaline, et le double Rocher, Et l’arbre qui le front des poëtes honore. Mais retien ce précepte en ta memoire encore : C’est que tu pourras bien François partir d’icy, Mais tu retourneras Italien aussi, De gestes et d’habits, de port et de langage, Bref, d’un Italien tu auras le pelaige, Afin qu’entre les tiens admirable tu sois : Ce sont les vrays appas pour prendre noz François. Lors ta Muse sera de cestui la prisée Auquel auparavant tu servois de risée.
Il sera bon aussi de te faire advoüer De quelque Cardinal, ou le faire loüer Par quelque homme sçavant, afin que tes loüenges Volent par ce moyen par des bouches estranges. Mais il faut que le livre où ton nom sera mis Tu donnes ça et là à tes doctes amys. Ainsi t’exempteras du rude populaire, Ainsi ton nom partout illustre pourras faire : Car c’est un jeu certain, et quiconque l’a sçeu, Jamais à ce jeu là ne s’est trouvé deçeu, Surtout courtise ceulx auquelz la court venteuse Donne d’hommes sçavants la loüenge menteuse, Qui au bout d’une table, au disner des seigneurs,
Deplient tout cela, dont furent enseigneurs Les Grecs et les Latins, qui de faulses merveilles Emplissent, ignorans, les plus grandes oreilles, Et abusent celuy qui par nom de sçavant Desire, ambitieux, se pousser en avant.
Ces gentils reciteurs te loüront à la table, Non comme au temps passé, aux horloges de sable ; Ilz ne dédaigneront avec toi practiquer Et avecques tes vers les leurs communiquer, Puisque tu as le goust et l’air de l’Italie, Mais rendz leur la pareille, et fay que tu n’oublie De les contre-loüer ; aussi quant à ce point Le tesmoing mutuel ne se reproche point, D’en user autrement ce seroit conscience.
Surtout je te conseille apprendre la science De te faire cognoistre aux dames de la court Qui ont bruit de sçavoir. C’est le chemin plus court, Car si tu es un coup aux dames agréable, Tu seras tout soubdain aux plus grands admirable. Par art il te convient à ce point parvenir, Par art semblablement t’y fault entretenir ; Il te fault quelques fois, soit en vers, soit en prose, Escrire finement quelque petite chose Qui sente son Virgile et Ciceron aussi ; Car si tu as des mots tant seulement soucy, Tu seras bien grossier et lourdault, ce me semble, Si par art tu ne peux en accoupler ensemble Quelque peu : car icy par un petit chef-d’œuvre Assez d’un courtisan le sçavoir se descœuvre.
Je ne veulx toutefois qu’on le face imprimer, Car ce qui est commun se fait desestimer, Et la perfection de l’art est de ne faire Ains monstrer dédaigner ce que faict le vulgaire. Mesmes, ce qui sera des autres imprimé, Afin que tu en sois plus sçavant estimé, Il te le fault blasmer ; mais il te fault eslire Des loüeurs à propoz pour tes ouvraiges lire. Et n’en fault pas beaucoup. Avec telles faveurs Recite hardiment aux dames et seigneurs, Tu seras sçavant homme, et les grands personnages
Te feront des presens, et seras à leurs gages. Mais si tu veulx au jour quelque chose éventer, Il fault premièrement la fortune tenter, Sans y mettre ton nom, de peur de vitupère Qu’un enfant abortif porte au nom de son père ; Car en celant ton nom, d’un chacun tu peux bien Sonder le jugement, sans qu’il te couste rien. D’autant que tels escripts vaguent sans congnoissance Ainsi qu’enfans trouvez, publiques de naissance. Mais ne faulx pas aussi, si tu les voids loüer, Maistre, père et autheur, pour tiens les advoüer.
Le plus seur toutefois seroit en tout se taire, Et c’est un beau mestier, et fort facile à faire, Le faisant dextrement. Fay courir qu’entrepris Tu as quelque poëme et œuvre de hault pris, Tout soudain tu seras montré parmy la ville Et seras estimé de la tourbe civile.
Un vieulx ruzé de court naguières se vantoit Que de la republique un discours il traitoit ; Soudain il eut le bruit d’avoir épuisé Romme, Et le sçavoir de Grèce, et qu’un si sçavant homme Que luy ne se trouvoit. Par là il se poussa, Et aux plus haults honneurs du palais s’avança, Ayant mouché les roys avec telle practique, Et si n’avoit rien fait touchant la republique. Toutefois cependant qu’il a esté vivant, Il a nourry ce bruit qui le meit en avant. Jusqu’à tant que la mort sa ruse eut descouverte, Car on ne trouva rien en son estude ouverte,
Ains par la seule mort au jour fut revelé Le fard dont il s’estoit si longuement celé.
Quelque autre dit avoir entrepris un ouvrage Des plus illustres noms qu’on lise de nostre age, Et jà douze ou quinze ans nous deçoit par cet art ; Mais il accomplira sa promesse plus tard Que l’an du jugement. Toutefois par sa ruse Des plus ambitieux l’esperance il abuse : Car ceulx-là qui sont plus de la gloire envieux, Le flattent à l’envy, et tachent, curieux, De gaigner quelque place en ce tant docte livre Qui peut à tout jamais leur beau nom faire vivre. Ce trompeur par son art très riche s’est rendu, Et son silence aux roys chèrement a vendu, Noyant en l’eau d’oubly les beaux noms dont la gloire Seroit, sans ses escripts, d’éternelle mémoire : Car les Parthes menteurs, faulx, il surmontera, Et nul (comme il promet) n’immortalisera ; Mais il peindra le nez à tous, et pour sa peine De les avoir trompez d’une esperance vaine, Dessus un cheval blanc ses monstres il fera Par la ville, et du roy aux gages il sera.
C’est un gentil apas pour les oyseaux attraire, Ce que d’un autre dit le commun populaire, Qui par les cabaretz tout exprès delaissoit Quatre lignes d’un livre, et outre ne passoit Avec un titre au front, qui se donnoit la gloire D’estre le livre quart de la françoise histoire. Qui doncques, je te pry, nyra que cestuy cy Ne soit des plus heureux sans se donner soucy,
Qui quatre livres peult de quatre lignes faire, Qui du doy pour cela est montré du vulgaire, Qui pour cela de France est dit l’historien, Et auquel pour cela on fait beaucoup de bien ?
J’ay, filz d’un laboureur, discouru brefvement Tout ce facheux propoz, moy qui ay bravement Delaissé les rasteaux pour m’attacher aux Muses. Tu pourras par usage apprendre d’autres ruses ; Or à Dieu, pense en moy, et pour attraper l’heur Suy Mercure, qui est le plus fin oyseleur.
Area sed fœlix potiusque hæc aucupis illex Quod fecisse alium narrat plebecula tota, Urbis qui quandoque in diversoria nota Venerat, ingressus conclave relinquere fuerat Ut multi legerent non ferme plura quaternis Versiculis, titulo charta minioque notata. En liber historiæ jam quartus in ordine Gallæ, Quis neget hune nullo fœlicem quæso labore. Bis duo cui totidem peperere volumina versus ? Monstrari hinc digito, scriptorque hinc dicier esse Gallorum historiæ, atque hinc maxima premia ferre.
Je ne veulx point icy du maistre d’Alexandre Touchant l’art poëtiq’ les preceptes t’apprendre ; Tu n’apprendras de moy comment joüer il fault Les misères des roys dessus un eschafault ; Je ne t’enseigne l’art de l’humble comœdie Ni du Mëonien la muse plus hardie ;
Bref, je ne montre icy d’un vers Horatien Les vices et vertuz du poëme ancien, Je ne depeins aussi le poëte du vide. La court est mon autheur, mon exemple et ma guide ; Je te veulx peindre icy comme un bon artisan De toutes ses couleurs l’Apollon courtisan, Où la longueur surtout il convient que je fuye, Car de tout long ouvraige à la court on s’ennuye.
Celuy donc qui est né (car il se fault tenter Premier que l’on se vienne à la court presenter) À ce gentil mestier, il fault que de jeunesse Aux ruses et façons de la court il se dresse ; Ce precepte est commun, car qui veult s’avancer À la court, de bonne heure il convient commencer.
Je ne veulx que longtemps à l’estude il pallisse, Je ne veulx que resveur sur le livre il vieillisse, Fueilletant studieux tous les soirs et matins Les exemplaires grecs et les autheurs latins. Ces exercices là font l’homme peu habile, Le rendent catareux, maladif et debile, Solitaire, facheux, taciturne et songeard ; Mais nostre courtisan est beaucoup plus gaillard. Pour un vers allonger ses ongles il ne ronge, Il ne frappe sa table, il ne resve, il ne songe, Se brouillant le cerveau de pensemens divers Pour tirer de sa teste un miserable vers,
Qui ne rapporte, ingrat, qu’une longue risée Partout où l’ignorance est plus authorisée.
Toy donc qui as choisi le chemin le plus court Pour estre mis au ranc des sçavants de la court, Sans macher le laurier, ny sans prendre la peine De songer en Parnasse, et boire à la fontaine Que le cheval volant de son pied fist saillir, Faisant ce que je dy, tu ne pourras faillir.
Je veulx en premier lieu que sans suivre la trace (Comme font quelques uns) d’un Pindare et Horace, Et sans vouloir comme eux voler si haultement, Ton simple naturel tu suives seulement. Ce procès tant mené, et qui encore dure, Lequel des deux vault mieulx, ou l’art, ou la nature, En matière de vers à la court est vuidé : Car il suffit icy que tu soyes guidé Par le seul naturel, sans art et sans doctrine, Fors cet art qui apprend à faire bonne mine ; Car un petit sonnet, qui n’ha rien que le son, Un dixain à propos, ou bien une chanson, Un rondeau bien troussé, avec une ballade (Du temps qu’elle couroit, vaut mieux qu’une Iliade. Laisse-moy donques là ces Latins et Gregeoys Qui ne servent de rien au poëte françois,
Et soit la seule court ton Virgile et Homère, Puis qu’elle est (comme on dict) des bons esprits la mère. La court te fournira d’arguments suffisants, Et seras estimé entre les mieulx disants, Non comme ces resveurs qui rougissent de honte, Fors entre les sçavants des quelz on ne fait compte.
Or, si les grands seigneurs tu veulx gratifier, Arguments à propoz il te fault espier, Comme quelque victoire, ou quelque ville prise, Quelque nopce, ou festin, ou bien quelque entreprise De masque, ou de tournoy : avoir force desseings, Des quelz à ceste fin tes coffres seront pleins.
Je veulx qu’aux grands seigneurs tu donnes des devises ; Je veulx que tes chansons en musique soient mises ; Et à fin que les grands parlent souvent de toy, Je veulx que l’on les chante en la chambre du roy. Un sonnet à propoz, un petit épigramme En faveur d’un grand prince ou de quelque grand’dame, Ne sera pas mauvais ; mais garde-toy d’user De mots durs ou nouveaulx qui puissent amuser Tant soit peu le lisant : car la doulceur du stile Fait que l’indocte vers aux oreilles distille, Et ne fault s’enquerir s’il est bien ou mal fait, Car le vers plus coulant est le vers plus parfaict.
Quelque nouveau poëte à la court se presente : Je veulx qu’à l’aborder finement on le tente ; Car s’il est ignorant, tu sçauras bien choisir Lieu et temps à propoz pour en donner plaisir ; Tu produiras partout ceste beste, et en somme Aux despens d’un tel sot tu seras galland homme.
S’il est homme sçavant, il te fault dextrement Le mener par le nez, le loüer sobrement, Et d’un petit soubriz et branlement de teste Devant les grands seigneurs luy faire quelque feste, Le presenter au roy, et dire qu’il fait bien Et qu’il a mérité qu’on luy face du bien. Ainsi, tenant tousjours ce pauvre homme soubz bride, Tu te feras valoir en luy servant de guide ; Et, combien que tu sois d’envie époinçonné, Tu ne seras pour tel toutefois soubsonné.
Je te veulx enseigner un aultre poinct notable, Pour ce que de la court l’eschole c’est ta table ; Si tu veulx promptement en honneur parvenir, C’est où plus saigement il te fault maintenir. Il fault avoir tousjours le petit mot pour rire ; Il fault des lieux communs qu’à tout propoz on tire Passer ce qu’on ne sçait, et se montrer sçavant En ce que l’on ha leu deux ou trois soirs devant.
Mais qui des grands seigneurs veult acquerir la grace Il ne fault que les vers seulement il embrasse, Il fault d’aultres propoz son stile déguiser, Et ne leur fault tousjours des lettres deviser. Bref, pour estre en cest art des premiers de ton age, Si tu veulx finement joüer ton personnage, Entre les courtisans du sçavant tu feras, Et entre les sçavants courtisan tu seras.
Pour ce te fault choisir matière convenable Qui rende son autheur aux lecteurs agreable, Et qui de leur plaisir t’apporte quelque fruict. Encores pourras tu faire courir le bruit Que, si tu n’en avois commandement du prince, Tu ne l’exposerois aux yeulx de ta province, Ains te contenterois de le tenir secret, Car ce que tu en fais est à ton grand regret.
Et, à la verité, la ruse coustumière, Et la meilleure, c’est ne rien mettre en lumière, Ains, jugeant librement des œuvres d’un chacun, Ne se rendre subject au jugement d’aulcun, De peur que quelque fol te rende la pareille, S’il gaigne comme toy des grands princes l’oreille.
Tel estoit de son temps le premier estimé, Duquel si on eust leu quelque ouvraige imprimé, Il eust renouvelé peut-estre la risée De la montaigne enceinte ; et sa Muse prisée Si hault auparavant eust perdu (comme on dict) La reputation qu’on luy donne à credit.
Retien donques ce point, et si tu m’en veulx croire, Au jugement commun ne hasarde ta gloire ; Mais, saige, sois content du jugement de ceulx Lesquelz trouvent tout bon, auxquelz plaire tu veux, Qui peuvent t’avancer en estats et offices, Qui te peuvent donner les riches benefices, Non ce vent populaire et ce frivole bruit Qui de beaucoup de peine apporte peu de fruict. Ce faisant, tu tiendras le lieu d’un Aristarque, Et entre les sçavants seras comme un monarque. Tu seras bien venu entre les grands seigneurs,
Des quelz tu recevras les biens et les honneurs, Et non la pauvreté, des Muses l’héritage, Laquelle est à ceulx-là reservée en partage, Qui, dedaignant la court, facheux et malplaisans, Pour allonger leur gloire accourcissent leurs ans.