French poem
Ode Au Seigneur des Essars sur le discours de son Amadis
Celuy qui vid le premier Avec sa torche etherée L’embrassement coustumier De Mars et de Cytherée, Ce fut le tout voyant Dieu, Celuy qui tient le milieu Du cœur hyppocrenien. Dieu par qui fut révélée Ceste amour long temps celée Au Feuvre Junonien. De Feuvre couvert alors De sueur et de poudrière Doroit un harnois de corps A la sçavante Guerrière : Ouvrage laborieux, Où l’ouvrier industrieux Avoit feint subtilement Les sciences, et les armes, Que sa sœur docte aux alarmes Favorise également. Mais la honte et le desdain. Qui luy dontent le courage, Luy font oublier soudain Cest ingénieux ouvrage, Lors de ses plus tins outils, Il forge les rets subtils Attachez à doux d’aymant, Dont la mesme Jalousie, Si on croit la poésie, Lia l’un et l’autre amant. Ayant dresse ses appas, Il sort de son domicile, Tournant feintement ses pas Aux fournaises de Secile, Où les bras accoustumez Des Cyclopes enfumez Coup sur coup vont martelant, D’une tenaille mordante Retournant la masse ardente, Du tonnerre estincellant. Jà ce vieillard Lemmien Feint d’aller à l’heure, à l’heure Pour donner au Thracien L’opportunité meilleure : Puis avecques un long tour Celant son traistre retour Pour surprendre l’estranger, Ce sot jaloux délibère Par un plus grand vitupère Sa grande honte venger. A peine ce Dieu boiteux Avait la porte passée, Et jà l’amant convoiteux Tenoit sa dame embrassée : Et pressant l’yvoire blanc, Or’ la cuisse, ores le flanc, Or’ l’estomac luy serroit, Cueillant à lèvres descloses L’ame qui parmy les roses Entre deux langues erroit. Jà, jà le feu ravissant Des douces flammes cruelles D’un long souspir languissant Humoit leurs tiedes moelles : Et voicy de toutes parts Mille petits nœuds espars, Dont les deux amants lacez Plus fort s’estraignent et lient, Que les vignes ne se plient Sur les ormes embrassez. Près du lict, qui gemissoit, Tesmoing d’un si doux martyre Le jaloux se tappissoit, Mordant ses deux lèvres, d’ire, Puis courant deçà delà. En sa chambre ilappella Toute la trouppe des Dieux, Et pallissant de colère Leur monstra cest adultère, Joyeuse fable des cieux. Mars paisible à ceste fois. Fronçant le haut de sa face, Remaschoit à basse voix Je ne sçay quelle menasse. Venus d’un regard piteux Tenoit en bas l’œil honteux, Et de ses beaux doigts polis, En vous mignardant sa force, Gà et là cacher s’efforce Et les roses, et les lis. Celuy qui a veu le tour De l’araigne mesnagère Filant ses rais alentour De la mouche passagère, Il a veu Mars et Venus Enchaînez à menbres nuds : Et Vulcain guignant auprès De son embusche araigneuse. Qui la couple vergongneuse Alloit serrant de si près. Alors les plus renfrongnez De la bande Olympienne, Soudain s’en sont eslongnez D’une ire Saturnienne, Mais quelqu’un des moins fascheux, Voyant ces folastres jeux. Se sent chatouiller le cœur, Et en souriant désire D’apprester ainsi à rire A rinjurieux moqueur. Celuy qui chanta jadis En sa langue castillane Les prouesses d’Amadis, Et les beautez d’Ariane, Par les siècles envieux D’un sommeil oblivieux Jà s’en alloit obscurcy, Quand une plume gentille De ceste fable subtile Nous a l’obscur esclarcy. C’est le Phœbus des essars, Lumière parisienne, Qui nous monstre le dieu Mars Joint avec la Cyprienne : Chantant sous plaisant discours Les armes et les amours, D’un style aussi violent. Lorsqu’il tonne les alarmes, Comme aux amoureuses larmes Il est doucement coulant. Si de ce brave suject On gouste bien l’artifice, On y verra le project De maint royal édifice : Qui tesmoigne le grand heur De la Françoise grandeur. Là se peut encore voir Maint siège, mainte entreprise, Ou celuy qui en devise. Jadis a fait son devoir. Là se voit du grand François Par estrangers courtisans Brouillèrent nostre langage Adoncques la purité De sa douce gravité Se pourra trouver ici. Du Grec la veine féconde Et la Romaine faconde Revivent encor ainsi. Quel esprit tant sourcilleux Contemplant la Thcbaïde Ou le discours merveilleux De l’immortelle Enéide, Se plaint, que de ces authcurs Les poèmes sont menteurs ? Ainsi l’Aveugle divin Nous fait voir sous feint ouvrage D’un guerrier le fort courage, Et l’esprit d’un homme fin. Des poétiques esprits L’utile et douce cscriture Comprend ce qui est compris Au ciel et en la nature, Les Rois sont les argumens De leurs divins monumens Et si nous monstrent encor Le beau, l’honneste, l’utile, Avec un plus docte stile Que Chrysippe ne Crantor Mais je souhaite souvent D’estre banny jusqu’au More, Ou que la fureur du vent Me pousse jusqu’à l’Aurore, Quand j’oy bruire quelquefois Du peuple l’indocte voix, Ou quand j’escoute les cris De ces pourceaux d’Epicure, Qui en despit de Mercure Grongnent aux doctes cscrits L’un plaint la contagion De la jeunesse abusée : L’autre la religion Par nous Payens desguisée. Cestuy-cy fort élégant Va un songer alléguant. Cestuy-là trop rigoureux Approuve l’edict d’Auguste, Et le bannissement juste De l’Artisan amoureux. Vous les diriez, tant ils sont D’une haineuse nature, Qu’avecques Timon ils ont Jadis pris leur nourriture. Caton semble dissolu A cestuy-là qui a leu Dessus leur front Curien, Du reste, je m’en rapporte Au tesmoignage que porte Leur ventre Epicurien. Puis ces graves enseigneurs D’une effrontée asseurance Se prennent aux grands Seigneurs, Les accusant d’ignorance : Mesmes leurs clair-voyans yeux Se monstrent tant curieux, Que d’abaisser leurs edicts Jusqu’aux simples damoiselles. Et aux cabinets de celles Qui lisent nostre Amadis, Si le Harpeur ancien Qui perdit deux fois sa femme, Corrompit l’air Thracien D’une furieuse flamme : Pourtant nous n’avons appris D’avoir l’amour à mespris. Dont la saincte ardeur nous poinct, Non celle desnaturée Qui de Venus ceinturée Les loix ne recognoist point. Mais pourquoy se sent blessé Par nostre façon d’escrire Celuy qui a tout laissé Fors son vice de mesdire ! Lequel pour se dessachcr Voulant ce semble) attacher Or’ cestuy. ores celuy, Par ne sçay quelles sornettes Fait un présent de sonnettes A qui moins est fol de luy. Si est-ce que le japper De tels indoctes volumes N’a le pouvoir de coupper L’aile aux bien-volantes plumes : Qui sous un argument feint Nous ont si vivement peint Toutes nos affections, L’honneur, la vertu, le vice La paix, la guerre et l’office Des humaines actions. Or entre les mieux appris Le cœur des Muses ordonne Qu’à Herberav soit le pris De la plus riche couronne : Pour avoir si proprement De son propre accoustrement Orné l’Achille Gaulois, Dont la douceur alléchante Donne à celuy qui le chante Le nom d’Homère François. Si j’avoy l’archet divin De la harpe Ronsardine, Le bas fredon Angevin Diroit la gloire Essardine : Neantmoins tel que je suis, Je la diray, si je puis, Non icy tant seulement Mais en cent papiers encore A fin que son bruit décore Le mien éternellement.