French poem
La Lyre Chrestienne
Moy cestuy-là qui tant de fois Ay chanté la Muse charnelle, Maintenant je hause ma voix Pour sonner la Muse éternelle. De ceux-là qui n ont part en elle, L’applaudissement je n’attens ; Jadis ma folie estoit telle, Mais toutes choses ont leur temps. Si les vieux Grecs et les Romains Des faux Dieux ont chanté la gloire, Serons-nous plus qu’eux inhumains, Taisant du vray Dieu la mémoire ? D’Hélicon la fable notoire Ne nous enseigne à le vanter : De l’onde vive il nous faut boire, Qui seule inspire à bien chanter. Chasse toute divinité (Dict le Seigneur) devant la mienne : Et nous chantons la vanité De l’idolâtrie ancienne. Par toy, ô terre Egyptienne, Mère de tous ces petits Dieux, Les vers de la Lyre Chrestienne Nous semblent peu mélodieux. Jadis le fameux inventeur De la doctrine Académique Chassoit le poète menteur Par les lois de sa republique. Où est doncq’ l’esprit tant cinique. Qui ose donner quelque lieu Aux chansons de la Lyre ethnique, En la republique de Dieu ? Si nostre Muse n’estoit point De tant de vanitez coilfée, La saincte voix, qui les cœurs poingt. Ne seroit par nous estoutfée, Ainsi la grand’ trouppe eschauftée Avec son vineux Evoé Estrangloit les chansons d’Orphée Au son du cornet enroué. Cestuy-là, qui dit que ces vers Gastent le naif de mon stile, Il a l’estomac de travers, Préférant le doux à l’utile : La plaine heureusement fertile, Bien qu’elle soit vefve de Heurs Vaut mieux que le champ inutile Emaillé de mille couleurs. Si nous voulons emmieller Nos chansons de fleurs poétiques, Qui nous gardera de mesler Telles douceurs en nos cantiques ? Convertissant à nos pratiques Les biens trop longtemps occupez Par les faux possesseurs antiques Qui sur nous les ont usurpez. D’Israël le peuple ancien Atiranchi du cruel service, Du riche meuble Egyptien, Fit à Dieu plaisant sacrifice : Et pour embellir l’édifice. Que Dieu se faisoit ériger, Salomon n’estima pas vice De mendier l’or estranger. Nous donques faisons tous ainsi : Et comme bien rusez gendarmes, Des Grecs et des Romains aussi Prenons les boucliers et guysarmes, L’ennemi baillera les armes Dont luy-mesme sera battu : Telle fraude au fait des alarmes Mérite le nom de vertu. O fol, qui chante les honneurs De ces faux Dieux ! ou qui s’amuse A farder le los des Seigneurs Plus aimez quamis de la Muse. C’est pourquoy la mienne refuse De manier le lut vanteur. L’espoir des Princes nous abuse, Mais nostre Dieu n’est point menteur. Celuy (Seigneur) à qui ta voix Vivement touche les aureilles, Bien qull sommeille quelquefois, Finallement tu le réveilles : Lors en tes œuvres nompareilles Fichant son esprit et ses yeux, Il se rit des vaines merveilles Du misérable ambitieux : Qui esloigné du droct sentier Suit la tortueuse carrière, Ou celuy qui est plus entier, Plus souvent demeure en arrière, Humant la faveur journalière Compagne des soucis cuisans, Et la vanité familière A la tourbe des courtisans. Ma net, évitez ce danger Et n’attendez pas que l’orage Par force vous face ranger Au port après vostre naufrage. « L’homme rusé par long usage » N’est folement avantureux : » Mais qui par son péril est sage, » Celuy est sage malheureux. » Bien-heureux donques est celuy. Qui a fondé son asseurance Aux choses dont le ferme appuy Ne desment point son asseurance. C’est luy, que nulle violence Peut esbranler taut seulement ; Si bien il se contrebalance En tous ses faicts également. Celuy encor’ ne cerche pas La gloire, que le temps consomme : Sçachant que rien n’est ici bas Immortel, que l’esprit de l’homme. Et puis le Poète se nomme Ores Cygne mélodieux, Or, immortel et divin, comme S’il estoit compagnon des Dieux. Quand j’oy les Muses c«cqueter, Enflant leurs mots d’un vain langage, Il me semble ouïr cracqueter Un perroquet dedans sa cage : Mais ces fols qui leur font hommage. Amorcez de vaines douceurs. Ne peuvent sentir le dommage Que traînent ses mignardes Sœurs. Si le fin Grec eust esconté La musique Sicilienne Peu coutement, s’ils eust gousté A la couppe Circeienne, De sa douce terre ancienne Il n’eust regousté les plaisirs : Et Dieu chassera de la sienne Les esclaves de leurs désirs. O fol, qui se laisse envieillir En la vaine philosophie, Dont l’homme ne peut recueillir. L’esprit, qui l’âme vivifie ! Le Seigneur, qui me fortifie Au labeur de ces vers plaisans, Veut qu’à luy seul je sacrifie L’offrande de mes jeunes ans. Puis quelque délicat cerveau D’une impudence merveilleuse. Dit que pour un esprit nouveau La matière est trop sourcilleuse. Pendant la vieillesse honteuse D’avoir pris la fleur pour le fruit. Haste en vain sa course boiteuse Après la vertu, qui la suit. Celuy, qui prenoit double pris De ceux qui sous un autre maistre L’art de la Lyre avoyent appris, M’enseigne ce que je dois estre. Sus donques oubliez ma dextre De cette Lyre les vieux sons. Afin que vous soyez adextre A sonner plus hautes chansons. Mais (ô Seigneur) si tu ne tens Les nerfs de ma harpe nouvelle, C’est bien en vain que je prétens D’accorder ton los dessus elle. Que si tu veux luy prester l’aile, Alors d’un vol audacieux, Criant ta louange immortelle. Je voleray jusques aux cieux. Le lut je ne demande pas, Dont les filles de la Mémoire Après les Phlegreans combats Sonneront des Dieux la victoire. Désormais sur les bords de Loyre, Imitant le sainct pouce Hebrieu, Mes doigts fredonneront la gloire De celuy qui est trois fois Dieu.