French poem
L’Eau du Large
by John-Antoine Nau (1860–1918)
Le pâle bassin vert, l’eau du large, endormie, Qu’emprisonnent les dalles vaseuses, Les fines flèches noires des mâts qui s’ennuient De ne plus osciller en des fuites houleuses.
L’âcreté du goudron et des algues des rades, Un bref frisson de brise fraîchement amère, Introduisent au cœur de la ville maussade L’inquiétude trouble de la Mer.
Quand des guibres aiguës brisent le miroir glauque, Surgies de quels lointains, — visant quel inconnu ? — La vie est plus morne, aux vitres des maisons hautes, Du mirage des ailleurs entrevus.
Des enfants étudient près des fenêtres closes, Ou, las de textes embrumés et nauséeux, Regardent avec des prunelles anxieuses Un ciel qui, tout près, se mire en les libres flots…
… Ils sont tristes : Voilà l’Automne qui retend Ses long tulles cendrés du cap fauve aux collines… Ah ! ces « devoirs de Vacances » qui se terminent, D’abord haïs, chers à présent ! Ah ! mourir de l’ennui de leurs dernières lignes !
Mourir si doucement ! Car, achevée la tâche, Ce sera l’effroi de la geôle noire d’encre… Déjà gronde un tambour… des voix rauques se fâchent… Les petits sentent un long frisson les reprendre.
La classe ahurissante et le dortoir moisi Où les lits sont en rangs, où le veilleur chemine, Tout rouge ! — où le sommeil connaît la discipline, — Les réveils affreux dans l’air fétide, épaissi,
L’étude où le gaz siffle une mélopée lente, Si souffrante — et peint de bleu les carreaux fêlés En la nuit bleue du dehors et le bleu silence… Les bouts d’arbres des cours pareils à des gibets,
Le pouvoir de ces maîtres haineux qui les glacent, La crainte de rester, oubliés, dans ces murs, Leur feront, peu à peu, si le supplice dure, Des âmes de vieillards lassés.
................... Et, suivant dans le ciel un nuage qui vogue Comme un voilier pâle — et qu’il ne reverra plus, — Un enfant, le plus navré de tous, s’interroge : « Ô saurai-je m’enfuir vers les pays perdus ?
Serai-je le petit mousse que l’on fustige Et qui tremble d’horreur, accroché à la vergue, Tandis que le haut mât tournoie, penche, s’érige Et que la vague, l’aveuglant d’embruns, déferle,
Le mousse, ivre de rage et de peur, qui s’évade En un port inconnu, sous les verdures noires, Laissant tout le passé dans le bleu de la rade Brillante encore, entre les palmes qui se moirent ?
Ne serai-je plutôt le chétif vagabond Qui se coule sous les feuilles des haies, Haletant aux galops sonnant sur la chaussée, Rêvant à la fois d’ample espace et de prison ?
N’irai-je pas ainsi jusqu’aux épaisseurs vertes, Des prés âcres de sève et cernés de ramures Si drues, que l’on croirait voir de grasses clairières En les bois vierges des beaux livres d’aventures,
Jusqu’aux prés aux parfums lourds où tu m’apparus, Toi qui m’appris que la douleur d’aimer enchante, Exquise belle illuminée d’yeux de soir pur, Toi qui, ne méprisant l’écolier qui t’élut, Promis en souriant d’être — plus tard — l’amante ?
Je vivrais là, très sauvage, un peu affamé, Brûlé, transi, fléché, sous la loque amincie, Par les longs javelots de cristal de la pluie, Mais hanté du mirage de la forme aimée,
Et quand l’Été redirait son chant langoureux Plein de soupirs ardents et de plaintes heureuses, Tu reviendrais en un rayon d’or, ma charmeuse, Pour me guérir d’un bleu sourire de tes yeux… »
................... Et dans le sang doré du couchant, des mâtures Toutes rayonnantes, puis noires, Dépassent les maisons et, hâtant leur allure, S’enfuient, s’enfuient au loin comme les beaux espoirs.