French poem
La Ville Hantée
by John-Antoine Nau (1860–1918)
Après les sentes creuses rosement fleuries, Tépides en leur vert crépuscule feuillu Et le trouble bonheur inquiètement tapi Aux frondaisons frissonnantes des avenues, — Après la gloire assez incomprise qui nimbe D’or faux mais clair les nobles villas des Faiseurs, — Les sveltes filles qui se tassaient en corymbe De coiffes blanches d’un luisant frêle de fleurs S’égaillent sur le haut rivage, — au fol air libre.
Et la molle révolte bleue de l’eau s’ébroue Sous des crinières écumeuses qui se givrent D’un froid fourmillement roulant d’étoiles ivres.
Puis la plage s’éloigne — et la muraille hindoue Qui, loin du Gange au lent sommeil fluant d’eau lourde. Plonge comme un brun ghaût de pagode en la mer, Glisse et recule plus ardemment mordorée. La flèche noire du bateau vibre et oscille Sous des bouquets turgescents de fumée cuivrée Et griffe une blancheur surgie, d’étrange ville Qui monte, haute et droite, et dure, dans le ciel, Sous un roide clocher, maussade en l’air vermeil.
Une rousse lueur s’éveille aux yeux des filles Comme un faible reflet de torrides soleils : Adieu frais ennui vert des clos, sous les ramées, Adieu soucis de purs trafics et de gains lourds. Voici les portes d’albe et de rose lumière Sur le mystérieux de la ville d’amour.
Ces rues calmes ont tant conduit de jeunes hommes, (Dont celui-là, bien sûr, que chacune aimera), Encore brûlés par les flammes des « là-bas », Fous de visions nées en des prunelles sombres, Vers des belles flétries et banales, — hélas ! — Mais noyées dans l’astral éclat d’aimées lointaines, Que la ville est peuplée de fantômes troublants Et qu’au soir mauve, en la mélancolie sereine Du ciel comme plus haut, des flots comme plus lents,
Les filles reviendront, bizarres et fermées, Portant, à leur insu, vers leurs froides maisons, L’âme fervide et les fureurs de passion De l’Inde fauve et des brunes îles pâmées.