French poem
Chat au soleil
by Marie Krysinska (1857–1908)
Demeurons ainsi Tous les deux assis À l’orée Du bois. Ce soleil D’automne, vermeil, S’exalte en suprême flambée Comme un être qui se sent vieillir. Mais son ardeur est épuisée Sous les arbres il n’est Plus besoin de fuir.
Qu’est-ce donc, sur le chemin gris, Qui roule vers nous : léger et blanc, on dirait Une houppe à poudre de riz En duvet de cygne immaculé.
Par moment cela fait un bond Et saute au milieu des buissons Avec un bruit d’averse ruisselant ; Regarde, c’est un tout petit chat blanc.
Quel délicat plaisir il y aurait À tenir dans une caresse Cette fourrure, ces menues formes que voilà, Si parfaites de grâce et de souplesse !
Mais, va te promener ! Le petit diable est tantôt ci et tantôt-là, Tout à coup il grimpe en haut D’un arbre ou d’un arbrisseau Dont il effarouche les feuilles, clown à l’agilité Fantastique. Il s’en laisse tomber maintenant Tel un fruit mûr, comme si l’arbre était Un chattier blanc.
Cependant, par mon vœu — semble-t-il — attirée, L’exquise bête approche, échine en rond, Et s’installe, faveur inespérée, Sur mes genoux, avec un aimable ronron.
Cela crée une charge d’âme Un jeune chat qui dort sur votre robe Madame !
C’est l’abandon de l’innocence, Abandon confiant De la gentille enfance Qui s’est prodiguée en cent tours exhubérants Et se répare en ce sommeil tranquille
Au bruit que fait À son rouet Une fileuse qui file.
Je n’ose donc pas plus bouger Qu’un caillou ; mais notre dormeur Ou bien dormeuse — je ne sais — S’éveille avec un bâillement plein de candeur.
Un tour au bois ? Nous voici promenant Suivis ou précédés Par l’animal éblouissant Qui nous a pris en amitié.
Tantôt il apparaît, feu follet voletant Et tantôt la glissée de son albe pelage Ressemble à quelque ruisselet Par la lune argenté. Parfois, c’est une fée qui rêve gravement Assise au milieu des herbages.
Soudain Une idée lui vient : Manger de cette excellente herbe.
Et le voici arrachant De ses petits crocs superbes De carnivore, Vierges de tout crime encore,
Des lanières de chiendent. Puis, de nouveau, nouvelle pose méditante Parmi les vertes étendues luxuriantes, L’air de déclarer à part soi : — « Je ne mangerai jamais tout cela. »
Ah ah voici un papillon ! « Je l’aurai, foi de chat ! ou je perds mon nom. »
Et la leste petite bête Sur ses pattes de derrière se dresse, Danse une seguedille ou bien un boléro Comme mademoiselle Otéro.
Mais le papillon ironique Hausse ses ailes aux tons irisés Qui le rendent inaccessible Et s’éloigne sans même se presser.
À présent, sous un rayon Qui filtre à travers les branches, Notre espiègle — parions Que c’est une chatte blanche — Fait l’odalisque, en une pose pleine De nonchaloir : jambes molles, queue à la traîne.
Allons, c’est l’heure de la toilette. Ne nous Gênons pas. La fine langue, aussi rose Qu’une rose, S’en va léchant et lissant le poil doux Avec quel entrain, il faut voir ! Une alerte patte ne se lasse De harceler l’oreille : elle y passe et repasse. Ah ! mes amis, il va pleuvoir.
Le voici disparu ! Non, il reparaît, Malicieux et gai, Arrivant à menu galop. Et comme dans la clairière, Où nous sommes parvenus, Un bout de roche émerge, au-dessus D’une source tarie, il monte sur son dos Et s’y étend Avec l’attitude noble d’un Sphynx rêvant, Sculpté dans le marbre blanc.