French poem
Des parfums
by Marie Krysinska (1857–1908)
Les parfums sont, peut-être, les âmes des choses Qui parlent à notre âme tout bas. Parfums du cher passé, parfums gais ou moroses, Qui se lèvent, frêles fantômes, sous nos pas ; Parfum de tendresse et de joie Et parfum d’espoir qui nous frôle Dans le souffle émané des ouvertes corolles.
Éloquentes odeurs de fourrure et de soie, Rubans repliés qui avez dormi Parmi les brins de patchouli, Voici que, pauvres chiffons roses, vous chantez Presque en pleurant ce vieil air de fête oublié.
Collet de zibeline empreint de vétiver Vous piaffez, tout dispos, vers le nouvel Hiver Qui cogne aux vitres en lourdes gouttes de pluie. Camphre — aromate violent Dont l’obsédante odeur charrie Des pages, où s’éveillait Notre rêve émerveillé À nos premières lectures d’enfant : Camphre et pourpre et la dent d’ivoire et l’or d’Asie, Cargaisons de navires par Sindbad conduits Sur les magiques mers des Mille et une Nuits.
Odeur des vieux tapis venus de l’Orient, Tissus prestigieux qui semblent embaumés Par des roses défuntes depuis deux mille ans Et qu’une danse d’Hérodias aurait foulés.
Santal roux des coffrets Où reposent les colliers, Perles et saphirs autrefois tiédis Aux tendres chairs des aïeules coquettes Jeunes alors et belles et follettes En cendres dans les tombes aujourd’hui.
Cuir tanné, maroquin sentant La peau de bête, Boursicaut plat de l’estudiant Et du poète Riche on lettres d’amour mieux qu’en lettres de change Méprisé du larron qui rôde dans le soir, On ne voudrait pour toi d’un royaume en échange Car tu fleures l’Amour, la Jeunesse et l’Espoir.
Berges penchant sur la rivière Aux relents de mélancolie Qui montent de la vase en effluence amère, Ce qu’en la pénombre on voit luire à ta surface Est-ce du nénuphar la guirlande alanguie ? Des gerbes de roseaux qui flottent avec grâce ? Ou les cheveux blonds d’Ophélie ?
Matins dans la campagne qu’un coq vient d’éveiller Où l’on respire avidement Un parfum d’allégresse et de simplicité, Hymne de joie, hymne exaltant !
Cela monte de la terre, Se charge des senteurs résineuses des branches ; La buée musquée des étables s’y mêle. Du jardin — comme d’un encensoir balancé — Parvient la fragrance Des résédas et des œillets.
Toutes les humbles fleurettes des haies, Clématites, aubépines et chèvrefeuilles, Toutes les ombelles dont l’herbe est diaprée Et les cassolettes sous le gazon cachées, Calices et feuilles, Ont donné leurs petites âmes odorantes Dans ce concert où tous les fluides chantent. Les planches disjointes des maisons En arômes légers exhalent
Le souvenir de la forêt natale, Le chaume des toits souffle une réminiscence De fenaison.
Et la sapinière proche envoie comme un vœu De bienvenue, ses baumes chaleureux.
Cire des cierges parmi les cantiques Brûlant Et parmi les fumées de l’ambre et de la myrrhe, Cire qu’amasse l’abeille aux saisons bénies, Votre émanation mystique Qui vers l’extase nous convie Est un adorable mélange Des vestiges de fleurs et des vapeurs d’encens Unis à l’haleine des anges.
Effluves iodés et salins de l’Océan, Senteurs puissantes Des varechs, des goémons et des algues Sur les grèves s’échouant Apportés par les bondissantes vagues, Vaste respiration de l’immensité, Soupir profond des gouffres vers les cieux monté ;
Parfums des eaux, des bois, de l’encens et des roses !
Les parfums sont peut-être les âmes des choses.