French poem
À Paul Verlaine
by Michel Abadie (1866–1922)
Toi qui voyant le mal planer au front des hommes Semas la vérité dans les vivants sillons, Et qui jetant la joie, en nous, comme des baumes Fis défaillir nos yeux des feux dont nous brûlons
Toi qui vêtis, devant les riches de la terre, Ta pauvreté d’amour, ton cœur d’unique foi, Mais qui, le sceptre en main, ne sus pas être roi Parce qu’en toi pleuraient des flammes solitaires ;
Ô toi qui fus l’aimé des Muses, doux Verlaine, La blonde Isis berça ton luth appesanti ! Et ta voix pure, au cœur des hommes retentit Comme un matin d’éclairs tempête au noir des plaines.
⁂ Tu baignas ta douleur — loin des fleuves brumeux ! — Aux fontaines d’azur où les nymphes se mirent Puis au rire des nids étincela ta Lyre Vaste comme les flots, éternelle comme eux !
Tu conquis aux flancs bleus des forêts étoilées Le bucolique amour des sources et des vents : Les lys t’ont révélé l’âme des soirs rêvants, Ton cœur bat aux sanglots des flammes en allées.
Et nous livrant entier le livre que tu lus Aux mouvantes clartés de sang des soirs qui tombent, Tu fis surgir, des bois sacrés qui n’étaient plus, Un jardin embrasé d’azur et de colombes.
Aux torches de ton œuvre immense une aube à lui Et la Déesse froide, au sein sonore, est morte ; Les palais ruisselants de gemmes sont détruits ; Ton magnifique geste a fait crouler leurs portes !
⁂
L’humanité nouvelle a pleuré dans tes pleurs : Un jeune ciel tonnant d’éclats d’azur s’éveille, La voix des vierges brille à ton âme pareille Et nos lyres flamboient comme d’immenses fleurs.
Nous sommes ceux que ton amour a désignés Pour annoncer par les cités, les fières joies ; De feux chantants nos pas, dans le matin rougeoient, Les roses de leur sang nous ont illuminés.
Polymnie a baisé nos lèvres éternelles, Nous avons bu le charme et les sourires doux Dans les frissons extasiés des ravenelles Et l’étoile des soirs a palpité sur nous.
Comme toi, nous aimons l’amante lumineuse De toutes les clartés qui bercent les matins ; Nos luths ont arboré la santé des glaneuses Dont l’allégresse, au vol des papillons s’éteint.
Et vois : Ô Lélian divin qui fus maudit Pour avoir de tes chants ressuscité le monde ! Déjà, comme nos luths, le monde resplendit Des flammes d’or dont tu trouas la nuit profonde.
⁂ Mais puisque ta simplesse auba nos fronts d’apôtres Et que pour mieux revivre en nos Rêves, tu meurs ! Puisque la plaine, au vent futur de nos clameurs, Ondule un rire d’or de seigles et d’épeautres ;
Puisque le ciel reçoit ton verbe dominant Et que la nymphe en pleurs, vers tes yeux s’est penchée Puisque brillent, les soirs, sous nos pas résonnants Tes caresses de lyre en d’orphiques jonchées ;
Puisque la fleur d’amour aux yeux resplendissants Est éclose du sang de tes sublimes plaies — L’éternelle Chimère éparpillait ton sang ! — Puisque nos mains ont recueilli tes larmes vraies,
Puisque vers ta douleur notre amour s’en alla Et que tes yeux sont clos aux visions souffertes, Dors sous l’envol des lys et des roses offertes, Délaisse aux fleurs ton front que la Muse étoila !
Puisque ton nom préside aux glorieux levers Et que dans l’éclat bleu des hêtres et des roses Nous marchons aux sommets où tes pas ont rêvé Que ton cœur douloureux sous nos hymnes repose !
Puisqu’à toujours ton luth sanglote dans les branches Les plus poignants et les plus humains des sanglots Sit qu’il ait la douceur des anémones blanches Ou l’échevèlement prophétique des flots ;
Puisque l’humanité méconnaît le ciel bleu Dans le dédain de l’Idéal dont on la prive Sois le Consolateur ! et que ta foi de Dieu Dans nos âmes d’enfants, éternelle, revive !
Puisque la Route où raille une foule rebelle Au clair de tes flambeaux élus, nous la suivons ! Que, comme Toi, vers les fronts las, nous élevons Des chants ! pour faire aimer la vie puissante et belle,
Puisque sonnant l’appel des Azurs attendus Notre Lyre s’éclaire aux lueurs des jacinthes, Agite, dieu nouveau, vers nos beaux fronts tendus Le merveilleux rayonnement des palmes saintes !