French poem
La Vengeance
by Pamphile Le May (1837–1918)
Chez nous le Saint-Laurent, reculant son rivage. S'en vient, au fond d'une anse à l'aspect fort sauvage, Lécher le pied d'un grand coteau. Des arbres, du gazon, des réseaux de fougères. Fleurissant au soleil, de leurs ombres légères, Le voilent comme d'un manteau.
Parfois, lorsque la nuit, dans un morue silence, Ouvre une aile plus noire, et longtemps se balance Sur notre paisible hameau, On croit entendre, auprès, un vent léger qui brame Et le bruit cadencé d'une flexible rame Qui plonge et replonge dans l'eau.
On croit entendre encore une voix plus amère, Comme le chant plaintif de quelque jeune mère Sur le tombeau de son enfant; Et puis un cri sinistre éclate sur la rive, Comme un cri de hibou lorsque le jour arrive, Ou comme un arbre qui se fend.
Or, voici ce qu'un jour me raconta Jean-Pierre Dont la cendre, là-bas, repose au cimetière, Sous la garde d'une humble croix. A vous qui de l'amante êtes le vrai modèle J'offre ce court récit: que votre amour fidèle Le croie ainsi que je le crois.
II
«Sur ces bords souriants que le fleuve submerge, Jadis, près de sa mère, une pieuse vierge Coulait des jours heureux. Léonard, le pêcheur de la côte voisine, Faisait rêver son coeur. Souvent, sur la colline, On les voyait tous deux.
«Mais un autre adorait cette enfant douce et belle: François était son nom. Il nourrissait pour elle Une coupable ardeur; Et toujours dédaigné, n'ayant plus d'espérance, Il tramait, dans son âme, une noire vengeance, En feignant la candeur.
«Un matin, tous les bois agitaient leur ramure, Et la brise du jour commençait son murmure, L'oiseau, ses chants d'espoir; Sur les toits du hameau serpentait la fumée, La fleur berçait au vent sa coupe parfumée, Comme un riche encensoir;
«Les perles du ruisseau scintillaient dans la plaine Et les iris d'azur, penchés sur la fontaine, Se miraient tour à tour; Déployant, gracieux, ses deux ailes de soie, Le léger papillon volait, dansait de joie Dans un rayon de jour;
«Sur les bancs de gazon de cette âpre colline Qu'un frais ruisseau va ceindre et qu'un bosquet domine, Clémence vint s'asseoir, Et d'une voix émue, à la plaine sauvage, Elle redit ces mots que le vent du rivage Chante encor chaque soir:
«Que fais-tu loin de moi, toi que mon âme adore? «De la vive alouette, à la rive sonore, «J'entends vibrer la voix! «Que fais-tu loin de moi pendant que je t'appelle? «Les nids chantent partout, et l'aurore ruisselle «Sur la mousse des bois!
«Je t'attends, Léonard, sur la verte colline, «A l'heure où le roseau se réveille et s'incline «Pour saluer le jour! «Le Zéphire embaumé qui promène la nue, «Et le chantre des bois, lorsque je suis venue, «N'étaient point de retour!
«J'ai bravé, pour venir, l'ombre qui m'intimide, «Et j'ai mouillé mon pied sur la pelouse humide «Des larmes de la nuit! «Pour venir j'ai trompé ton rival implacable: «J'ai fui le fier François dont le regard m'accable «Et partout me poursuit!
«Ah! pendant que j'attends, agitée, inquiète, «Sur la branche fleurie, au dessus de ma tête, «L'oiseau dit son bonheur! «Les heures, lentement, emportent ma souffrance; «Avec l'ombre qui fuit s'en va mon espérance, «Et la paix de mon coeur!
«Hâte-toi, Léonard, le bonheur qui se lève, «Bientôt, dans le passé, ne semble plus qu'un rêve «Qui ne peut revenir! «Viens redire à mon coeur une tendre parole! «Viens t'asseoir près de moi: ton regard me console... «J'ai peur de l'avenir!...
«L'onde qui retentit en tombant goutte à goutte; «L'insecte aux ailes d'or qui sillonne sa route «Dans la pourpre des cieux; «La lampe solitaire avec sa pâle flamme, «Quand je suis loin de toi, ne charment pas mon âme, «N'enchantent pas mes yeux!
«Mais qu'entends-je tout près?... Les feuillages palpitent!... «Sous les bois frémissants des pas se précipitent!... «Léonard, est-ce toi? «Viens-tu jouir encor du réveil de la terre? «Rien ne trouble le coeur en ce lieu solitaire, «Et... Mon Dieu! sauvez-moi!...»
Elle avait vu François brandir, sous la bruyère, Un poignard tout sanglant dans sa main meurtrière... Devinant son dessein, Elle voulut s'enfuir; mais le fer homicide, Du sang de son amant encore tout humide, Se plongea dans son sein.
Et depuis on entend, au milieu du silence, Quand il fait noir au ciel, que la nuit se balance Sur notre paisible hameau, Ce cri sinistre et bref, ce vent léger qui brame, Et ce bruit cadencé d'une flexible rame Qui plonge et replonge dans l'eau.