French poem
La Vision de Montgomery
by Pamphile Le May (1837–1918)
A son roi comme à Dieu notre peuple est fidèle. Et la grande Albion n'eut jamais auprès d'elle Un défenseur plus noble, un plus vaillant support. Il fut, dans tous les temps, loyal jusqu'à la mort. Et pourtant, on le sait, ce peuple doux et brave Fut traité bien des fois comme un indigne esclave. Les échos attristés de nos vieilles forêts Redirent de nos chefs les odieux projets. Mais le bruit de ces fers qu'avait forgés le maître? Fit surgir des héros au lieu de faire naître D'implacables vengeurs. N'allez pas, toutefois, O vous qui m'écoutez, croire que l'humble voix Du faible qu'on opprime est toujours entendue. O peuple Canadien, ta plainte s'est perdue Souventefois, hélas! avant d'atteindre aux cieux! Ne croyez pas, non plus, que, fort peu soucieux De son nom, de sa gloire, aux jours sombres d'orage, Le peuple ait mieux aimé, sans force et sans courage, Marcher, le cou plié sous un joug odieux, Que tomber au combat sur le sol des aïeux. Si le peuple a souffert, sans craindre ou sans maudire Ses nombreux oppresseurs, c'est, il faut bien le dire, Qu'il sentait dans son âme une vie, une foi Que ne pouvait briser la plus inique loi; C'est qu'il avait en Dieu placé son espérance! Albion, tu le sais, adoucis sa souffrance! Ou le poursuis encor comme ou traque un troupeau, Albion, il est là pour sauver ton drapeau!...
Quand les fils turbulents de la plaintive Irlande, Par tes lois relégués jusqu'au fond de leur lande, Pour se venger de toi se firent Fénians, Et vinrent t'insulter jusqu'aux bords Canadiens, Notre peuple vola, déployant tes bannières, Notre peuple loyal vola jusqu'aux frontières; Et l'ennemi, surpris de tant de dévoûment, Dans son repaire sûr s'enfuit honteusement.
Aux jours de trente-sept, quand, sous la tyrannie, Gémissait de nouveau notre terre bénie; Que Papineau semblait sonner enfin tes glas, O puissante Albion! quelques héros, hélas! Osèrent seuls, pourtant, dans leur ardeur suprême, Fouler aux pieds tes lois et te dire anathème! Le peuple protesta devant tout l'univers. Sa loyauté sublime et le bruit de ses fers Le faisaient ressembler aux saints martyrs de Rome!...
Plus loin, dans le passé, Chateauguay que l'on nomme, Nous peuple de conquis, avec un noble orgueil, Chateauguay fut-il pas comme un voile de deuil Dont nous avons couvert la grande république? Dites, ne fut-il pas la meilleure réplique A ceux qui méprisaient notre antique valeur?
Plus loin, dans l'autre siècle, en ces temps de douleur Où ceux-là qui vivaient avaient tous souvenance D'avoir vu, sur nos murs, le drapeau de la France S'incliner tristement devant le Léopard, Nous les fils des vieux Francs, dans ce même rempart Qui couronne le front de notre illustre ville Comme un bandeau royal; nous qu'une haine vile Avait calomniés et voués au mépris, Nous nous fîmes soldats. Et le maître, surpris, Nous dut, vous le savez, une insigne victoire. Nous versions notre sang, il recueillait la gloire. Qu'importe? On nous disait: «C'est le devoir, allez!» Et nous allions au feu, certains d'être criblés Par les balles de plomb et l'ardente mitraille.
Il a peut-être droit celui-là qui nous raille De notre dévoûment parfois si mal payé. Nous Canadiens-Français, nous avons étayé Sur notre sol fidèle, ô superbe Angleterre, Ta gloire chancelante et ton pouvoir austère, Quand,—après cent combats,—le peuple américain Te chassa de ses bords et nous tendit la main.
Et quand Montgomery vint dans nos froides plaines, C'est toi qu'il poursuivait!... Et ses mains était pleines, Pour nous, tu le sais bien, d'entraînantes faveurs! Ses soldats courageux étaient-ils des sauveurs Ou de traîtres amis qu'on fit bien de combattre? Dieu nous protégea-t-il quand ils vinrent s'abattre, Sur notre sol aimé, comme un troupeau de loups? Dieu nous protégea-t-il, ou fût-il contre nous?...
Or voici ce qu'un jour redira la légende: C'était l'hiver. Le givre attachait sa guirlande Comme une fleur de lis aux sapins toujours verts. La nuit ouvrait son aile; et les cieux, recouverts De grands nuages gris que roulaient les tempêtes, Faisaient tourbillonner la neige sur nos têtes.
Québec ne dormait pas sur son vaste rocher. On voyait, dans la nuit, lentement s'approcher Comme un serpent qui rampe autour d'un nid, sur l'herbe La troupe américaine. Empressée et superbe, Elle avait tout conquis sur son passage heureux. Montgomery guidait les guerriers valeureux. Toujours sur le sommet de l'âpre citadelle L'étendard d'Albion flottait. La sentinelle Passait silencieuse au milieu des brouillards, Plongeant dans la noirceur ses inquiets regards. Le peuple s'agitait dans les étroites rues Comme on voit, quelquefois, au fond des herbes drues, S'agiter les fourmis. Et toujours il neigeait. Et le front dans sa main Montgomery songeait: Il songeait au moyen de surprendre la ville. Tout à coup, dans les airs, une clameur fébrile? Se fait entendre. Il croit que cet étrange cri Est un signal de mort, et qu'un feu bien nourri Va pleuvoir aussitôt sur sa troupe surprise. Il lève ses regards vers la muraille grise Qui se dresse sur lui. Soudain deux traits de feu Éclairent le brouillard comme un regard de Dieu. Il voit deux glaives d'or, il voit deux lames nues Qui se croisent sans bruit dans l'épaisseur des nues. Et, petit à petit, se dessinent, brillants, Les traits mystérieux de deux guerriers vaillants. Et près d'eux est assise une femme voilée. L'étendard d'Albion, la bannière étoilée Déroulent leurs replis sur le front des lutteurs.
Et toujours le vent souffle. Et puis sur les hauteurs, Dans les créneaux étroits et dans nos tours célèbres, Il semble qu'on entend des murmures funèbres. Montgomery, troublé, s'adresse à ses soldats:
—« Voyez donc, leur dit-il—Il montrait de son bras— «Voyez donc dans les airs ces choses tout étranges!... «Voyez ces étendards!... ces glaives et ces anges!... «Ah! c'est notre drapeau!... C'est l'étendard anglais!... «Quel combat merveilleux!... Quels guerriers!... Voyez-les!... «Et cette femme en deuil!... Le vainqueur la possède!... «Ah! notre pavillon!... Il se replie!... Il cède!... Personne ne voyait l'étrange vision.»
—Nous n'apercevons rien: c'est une illusion, O vaillant Général! dirent, d'une voix grave, Les soldats stupéfaits.
Montgomery le brave, Immobile et muet, suivait toujours, des yeux, Le spectacle étonnant qui se passait aux cieux. Mais; les glaives, bientôt, n'eurent plus d'étincelles, Et l'ardeur s'éteignit dans les fauves prunelles Des soldats éthérés. La femme, peu à peu, Se fondit dans la nuit comme la cire au feu. Et les deux étendards, changés en noirs nuages, Lançaient de leurs replis le vent et les orages. Montgomery baissa son front ruisselant d'eau: Il tira lentement le sabre du fourreau. Un éclair s'échappa de la pointe aiguisée.
—O mon pays, dit-il,—et sa voix épuisée Se perdit dans l'orage—O mon pays aimé, Suis-je l'ange vaincu qu'un prodige innommé Vient de te faire voir! O ma noble bannière, Nous tomberons tous deux dans la même poussière!...
Au même instant, perçant la nuit de son regard, Il voit l'Esprit vainqueur debout sur le rempart La femme, à ses genoux comme une esclave, rampe. Et l'Esprit tient serré la glorieuse hampe De l'étendard anglais. La femme a rejeté Le voile de vapeur qui cachait sa beauté, Et, d'un oeil triste et morne elle cherche la trace Du bel ange vaincu disparu dans l'espace. Alors le général eut un sourire amer. Son coeur fut tout à coup troublé comme la mer Quand souffle, vers la nuit, les vents froids de l'automne, On l'entendit crier comme le ciel qui tonne:
—Je te ferai mentir, ô présage odieux!
Et, dans son désespoir, il parut radieux. Il courut en avant de sa troupe vaillante. Le vent soufflait toujours, et la neige mouvante Toujours tourbillonnait comme les noirs pensers Dans un cerveau malade.
Au pied des hauts rochers Où Québec dort assis dans sa parure neuve Serpente un noir sentier. Au midi le grand fleuve Ferme, de ses flots verts, le chemin tortueux.
C'est par là que s'envient le chef impétueux. L'audacieux, il croit escalader l'enceinte, Pendant que vers le nord, sur une attaque feinte, Accourt la garnison. Il s'avance sans bruit. Déjà le dernier poste apparaît dans la nuit; Il semble enveloppé dans un morne silence. On n'entend que le fleuve, et le vent qui balance, Dans le cap Diamant, les sapins rabougris. Montgomery tressaille. Il s'élance surpris De voir tant de succès couronner son audace. Soudain l'ange vainqueur, comme un éclair qui passe, Descend du haut des airs.... Est-ce l'ange de Dieu? Il touche les canons de son glaive de feu. Un choc épouvantable ébranle la montagne. On entend les échos gémir dans la campagne. Un cri monte dans l'air, un cri long, douloureux... La mitraille a fauché le guerrier valeureux!
Le vent souffle toujours, et la neige éclatante Prête au mort son linceul. D'une main palpitante L'Esprit vainqueur reprend, le drapeau d'Albion.
La femme rêve encore.... Et c'est la nation.