French poem
Laissez-moi Chanter
by Pamphile Le May (1837–1918)
O vous qui m'avez dit: «Ne laisse point ton chaume, «Ni tes bois ni tes prés en fleurs: «La gloire te sourit; mais ce n'est qu'un fantôme «Paré de brillantes couleurs: «Aux branches de l'ormeau suspend ta faible lyre, «Car nul ne voudra t'écouter: «Laisse chanter l'oiseau; l'homme souffre et soupire: «L'homme n'est pas fait pour chanter.»
—Non, vous ne savez pas que ce feu qui me ronge Est une étincelle des cieux! Que cette rêverie où mon âme se plonge Est un travail mystérieux! Non, vous ne savez pas qu'une amère souffrance Pèse sur mon coeur sans pitié! Que je ne veux du ciel que la douce espérance, Et du monde, que l'amitié!
Arrêtez dans son cours le frais ruisseau qui coule En murmurant dans la forêt! Empêchez les ébats du pétrel sur la houle Ou du grillon sur le guérêt! Et mes cris de douleur, et mes chants d'allégresse Ne monteront plus vers les cieux! Et ce luth frémissant sous ma main qui le presse Demeurera silencieux!
Mais laissez-moi chanter si ma voix a des charmes Et peut distraire vos ennuis! Recueillez, goutte à goutte, en m'oubliant, les larmes Que mes yeux versent dans les nuits! Recueillez, dans vos coeurs, mes accents de tristesse Quand ma douleur s'éveille un peu, Et les humbles accords, qu'en mes heures d'ivresse J'ose moduler pour mon Dieu!
II
Rivage où je soupire Courbant mon front souffrant, Brise dont je respire Le dictame enivrant, Feuille qui tourbillonnes, Dans la pourpre du soir, Etoile qui rayonnes Comme un riche ostensoir, Vous publiez sans cesse, Du Dieu qui vous a faits, La suprême sagesse Et les divins bienfaits! Quand sa voix vous appelle Vous savez l'écouter, Et son nom que j'épelle Vous savez le chanter!
Seigneur, dans la nature Tout soupire pour toi! Ton humble créature Bénit ta sainte loi! Seul l'homme dans la l'ange Dont ta main l'a pétri, Traîne sa face d'ange Et son coeur tout flétri!
Avec le pré qui fume Déchiré par le soc, Et le flocon d'écume Qui va blanchir le roc, Et le nuage sombre Que fendent les éclairs, Les atomes sans nombre Qui flottent dans les airs;
Avec le vent qui pleure En berçant le roseau; Avec l'arbre qu'effleure Le gai petit oiseau; Avec le flot de moire Qui murmure et s'en va, Je veux dire ta gloire, Eternel Jéhova!
Votre froideur m'étonne, O Mortels aveuglés!... Soufflez, brises d'automne, Sur nos plaines soufflez! Si l'homme, dans ses fêtes, Chante ses voluptés, Sa gloire et ses conquêtes.... Pour Dieu, brises, chantez!
III
Gronde, éclate, ô foudre! Et réduis en poudre, Le chêne orgueilleux! Déchire la nue, La montagne nue, Le roc sourcilleux! Que ta voix sublime, Au profond abîme, A l'altière cime Dise du Seigneur La magnificence! Chante en son honneur, Chante sa puissance, Grande voix des mers! Que les flots amers, Battus des orages, Aux échos sauvages Des lointains rivages Content son amour! Que l'airain sonore, Dans les tours que dore Le rayon d'aurore Chante et vibre encore! Que dans son séjour De mousse et de feuille, Dès le point du jour L'oiseau se recueille, Jette, radieux, Ses notes limpides, Ses trilles rapides, Ses cris glorieux! Que le vent qui passe Traînant, dans l'espace, La feuille des bois; Que l'insecte qui rase, De son aile de gaze, La coupe que je bois; Qu'une voix éternelle, Immense, solennelle, Retentisse en tout lieu; Qu'ici-bas tout s'unisse, Tout proclame et bénisse Le nom sacré de Dieu!
IV
C'est ce nom ravissant que la vive alouette, Voltigeant sur la grève d'or, Redit aux flots d'azur, dans le cri qu'elle jette, Suspend et recommence encor! C'est ce nom ravissant que, dans la solitude Des bois sans feuilles, sans oiseaux, L'âme rêveuse entend avec inquiétude, Croyant ouïr le bruit des eaux!
C'est ce nom que l'écho, de colline en colline, Va répétant avec amour, Alors que, vers le soir, chaque rameau s'incline, Comme lassé du poids du jour! C'est encore ce nom que murmure et proclame Le météore qui s'enfuit, Secouant, dans le ciel, sa crinière de flamme, Parmi les ombres de la nuit!
Et quand tout l'univers, dans un concert sublime, Se plaît à bénir son auteur; Et quand, autour de lui, tout palpite et s'anime Au nom du sage Créateur, L'homme, plus insensible, et fier de la puissance Dont il s'affuble en ce bas lieu, L'homme reste sans voix et sans reconnaissance, Lui, l'oeuvre d'amour de son Dieu!
Mais, Seigneur, l'homme est faible, et jamais sa malice Ne put égaler ta bonté. Souvent sa main tremblante, en prenant le calice, Sans ton secours avait compté; Souvent ses pas perdus dans les sentiers du monde Ne suivent point la vérité, Et sa bouche, au hasard, jette un blasphème immonde Que son coeur n'a point médité.
Mais quelle mélodie, enivrante, inconnue, Flotte mollement dans les airs? Quel son plus ravissant vint jamais de la nue!... Sur l'aile du vent des déserts! Est-ce un écho du ciel que tour à tour répètent Le val ombreux et le coteau? Ou le chant matinal des oiseaux qui s'apprêtent A saluer un jour nouveau?...
Là-bas, sur le sentier qui monte la colline, Une veuve prie en marchant; Là-bas, dans le lieu saint, une pauvre orpheline Môle des larmes à son chant; Et de son chapelet un pieux solitaire Dévide les vieux grains bénis...... Tous les anges du ciel aux anges de la terre, Pour louer Dieu sont réunis!