Versos French Pamphile Le May Le Battage

French poem

Le Battage

by (1837–1918)

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C'est l'hiver couronné de ses brillants festons. Aux gouttières de bois, s'accrochent les glaçons Comme des glaives d'or ou comme des dentelles. On n'entend plus de voix dans les nids d'hirondelles; Et, sous le voile épais des neiges, des frimas, Avec ses chants d'amour et ses prés de damas, La terre, on attendant la chaleur printanière, Dort d'un pesant sommeil. De même, au cimetière, Sous le couvercle lourd de leurs sépulcres noirs, Sommeillent les humains avec leurs doux espoirs, En attendant le jour de la nouvelle vie. De temps en temps, au loin, sur la route durcie On entend retentir les grelots éveillés. Au milieu des vallons les arbres effeuillés Ressemblent aux vaisseaux qui n'auraient plus de voiles. Pendant qu'à la maison l'on fabrique des toiles, Au coeur de la forêt la hache retentit; Et le fléau pressé sur l'aire rebondit.

Louise s'enivrait d'amour et d'espérance; Jetant vers l'avenir un regard d'assurance, Elle ne savait pas, la généreuse enfant, Qu'un souffle peut ternir l'or le plus éclatant, Elle ne cachait pas, comme on fait d'une faute, L'amour pur dont son coeur brûlait pour le jeune hôte. Souvent ils se voyaient, se parlaient coeur à coeur, Et loin de tout regard indiscret ou moqueur. Souvent, quand la maison se remplissait de monde, D'un serrement de main l'éloquence profonde Remplaçait les discours. Et souvent, en secret, Leurs regards radieux, brûlant d'un doux reflet, Se rencontraient soudain, comme, dans les nuits sombres, Se rencontrent, par fois, en dissipant les ombres, Deux globes enflammés. Lozet, dès le matin, Se rendait à sa grange où l'on battait le grain. On n'avait pas alors ces machines puissantes Qui dévorent, pour nous, les gerbes frémissantes; Font pleuvoir avec bruit, dans les profonds boisseaux, Les grains de froment d'or qui s'élève en monceaux; Font voltiger la paille et la balles légères; D'un nuage de poudre enveloppent les aires, Et couvrent de poussière, et couvrent de sueurs, Comme d'un masque noir, la face des batteurs. Jean Lozet souriait quand sa main un peu gourde Défaisait le lien d'une gerbe bien lourde. Sur l'aire balayée, ainsi qu'un grand tapis Il étendait en rang les susurrants épis; Puis, armé du fléau, jusques à la soirée, D'un bras infatigable il frappait sur l'airée, Tant que de blonds épis restaient encore pleins, Et tant que sous les coups rebondissaient les grains.

Le pilote souvent, souvent le capitaine, Pour dissiper l'ennui d'une vie incertaine, Et pour payer un peu cette hospitalité Que Lozet leur donnait avec tant de bonté, Se rendaient à la grange au lever de l'aurore Et s'armaient eux aussi de leur fléau sonore. Alors on entendait sur les épis serrés Les instruments actifs, rapides, mesurés, Sans cesse, tour à tour, retomber en cadence Comme les pieds légers d'une foule qui danse.

Sous le toit de Lozet Ruzard venait toujours; Mais Louise avec peine écoutait ses discours. Il le devinait bien et commençait à craindre De perdre le bonheur au moment de l'atteindre. Il regrettait d'avoir, pour quelques pièces d'or, Sauvé les deux marins d'une implacable mort. La sombre jalousie, en attisant sa flamme, Faisait pâlir son front et torturait son âme. Eu Louise il n'avait jusqu'à ce temps aimé Que la dot entrevue. Et son coeur animé Du désir d'amasser des richesses frivoles, N'avait pas tressailli sous les douces paroles De la naïve enfant. Et maintenant ses yeux Regardaient, étonnés, les charmes merveilleux Qu'ils découvraient en elle; et, changement bizarre, Il eut donné ses biens, lui, le sordide avare, Pour mettre un seul baiser sur ce front noble et pur. De la faveur du père il était encor sûr. Il savait bien aussi que la jeune Louise A ses parents aimés serait toujours soumise. Tout n'était pas perdu: Mais il fallait lutter; Son coeur dur n'était pas facile à rebuter; Son âme résistait longtemps à la secousse: Tous les moyens pervers venaient à sa rescousse. Comme tous les méchants, vains, superstitieux, Il croyait aux esprits, aux sorts malicieux, Aux philtres ramassés, la nuit, dans la campagne.

Tonkourou l'indien et sa vieille compagne Etaient au loin connus pour leur habileté A découvrir d'un coeur l'indigne fausseté, A voir, dans l'avenir, les épreuves, les peines Qui s'abattront un jour sur les âmes sereines. Elle, surtout, savait mieux que le vieux Huron Faire bouillir, la nuit, dans un sale chaudron, Les simples vénéneux et les herbes lubriques. Elle savait par coeur des formules magiques, Dans les cartes lisant, ses yeux évaporés Trouvaient mille secrets des autres ignorés, Amoureux ou jaloux envahissaient sa hutte, Ruzard voulait savoir la fin de cette lutte Qu'il allait entreprendre avec son fier rival. Il ne paraissait pas craindre un arrêt fatal. Il vint donc de nouveau, vers le soir, dans le bouge Où se cachait la vieille à l'oeil faux, au teint rouge. Il jeta sur la table un vaillant trente sous Qui rendit un son clair, un son plaisant et doux Au coeur astucieux de la vieille Simpière: —«Je vous verse, dit-il, ma bourse toute entière, «Si l'horoscope est bonne.... Eh bien! entendez-vous?» —«Oh! oui, Ruzard, j'entends. Mais n'avons-nous pas nous, «Un devoir à remplir? Et nous sommes connue «Pour apprendre à chacun la vérité tout nue. «Que veux-tu consulter, les cartes ou ta main?» —«Les cartes. Leur langage est je crois plus certain.» —«Car ta main, en effet, est peut-être un peu fausse.» —«Si j'étais comme vous sur le bord de ma fosse Je me ferais ermite et n'aurais pas d'amours.» —«Aimes-tu quelqu'enfant sourde à tes beaux discours? —«Un rival me menace, un rival que moi-même «J'ai sauvé de la mort avec un trouble extrême.» La vieille en riant dit:—«Tu pourrais en souffrir; «Le cas est bien: souvent difficile à guérir.» Alors elle battit de vieilles cartes sales, Les coupa, sur la table, en quatre parts égales, Les mit eu éventail, et lut, d'un oeil pervers, Les secrets enfermés dans les signes divers: —«Ton rival est à craindre et son âme est adroite. «Il ne tient pas encor le bonheur qu'il convoite; «Mais il a des amis qui vont à son secours. «La jeune fille aimée est à lui pour toujours, «Si tu tardes encore à le séparer d'elle. «La vierge a du chagrin. Agis et sois fidèle.» Et, lui prenant la main, elle lui dit encor Des choses qu'il paya, le sot, au poids de l'or.