French poem
Le Blessé de St.-eustache
by Pamphile Le May (1837–1918)
O combats de Saint-Charle! ô jours de Saint-Eustache! Vous fûtes malheureux, mais vous fûtes sans tache! La force triompha: le droit fut opprimé! On dressa l'échafaud et tout fut consommé.... Les héroïques morts ne sont jamais stériles: Grand fut Léonidas aux jours des Thermopyles, Grands aussi nos guerriers qui vinrent en ces temps, Comme les blés féconds que l'on sème au printemps, Tomber de toutes parts sur la terre opprimée, Ou mourir, au gibet, d'une mort innomée!
Près du lit d'un malade un vieux prêtre est assis. Un rayon de soleil qui perce le châssis, Comme d'un nimbe d'or, couronne les deux têtes, Du prêtre et du blessé!—«Dieu soit béni! vous êtes, Dit le ministre saint, «hors de danger, je crois.» —«J'aurais voulu mourir au pied d'une humble croix, «Comme est tombé Chénier, dans votre cimetière, Dit le jeune malade, «hélas! ma vie entière «Est vouée au malheur!» De sa main le vieillard Essuya lentement son humide regard Et, rêveur, il pencha longtemps son front austère. Ce prêtre charitable, au loyal caractère, De Saint-Eustache était le dévoué curé, Dans son humble maison il avait préparé, Pour les blessés nombreux et des lits et des baumes. Tous étaient, maintenant, retournés sous leurs chaumes. Un seul restait encore, un seul, c'était Léon. Percé de mille coups, sur le sanglant gazon Il fut laissé pour mort à la fin des batailles. Le prêtre bénissant, ému dans ses entrailles, Les restes mutilés de ses braves enfants Que foulaient les chevaux des anglais triomphants, Le vit dans les douleurs se tordre sur la terre. Il le fit aussitôt porter au presbytère, Où les soins vigilants de l'humble charité Vont, petit à petit, lui rendre la santé.
Le vieux prêtre, levant sa figure pensive, Reprit avec candeur:—«Allons! quoiqu'il arrive, «Il faut être, mon fils, toujours soumis à Dieu. «Quelque mortel chagrin vous suit-il en tout lieu? «Ne craignez pas de dire au prêtre votre angoisse. «Vos parents vivent-ils? Et de quelle paroisse, «Pour venir au combat, êtes-vous donc parti?» —«Je ne sais ni mon nom, ni d'où je suis sorti,» Répondit le malade avec un doux sourire. «Ce que je sais de moi, je veux bien vous le dire.» Et le jeune blessé, s'accoudant sur son lit, Au ministre de Dieu fit cet humble récit: «Quand vers mes premiers ans remonte ma pensée, «J'éprouve un vague effroi dans mon âme oppressée. «Je ne vois pas, hélas! comme d'autres enfants, «Passer devant mes yeux les visages riants «D'un père et d'une mère heureux sous l'humble chaume, «Mais l'haleine de feu d'un infernal fantôme «Me brûle encore. Un jour, je crus avoir rêvé «Qu'un démon écrivait sur mon bras élevé «Et lié fortement à la branche d'un arbre, «Avec un long stylet à la pointe de marbre. «Il riait en piquant mon bras: moi je pleurais. «Et quand je m'éveillai, longtemps sans doute après, «Mon bras était couvert de ces sombres figures «Que vous avez pu voir en pansant mes blessures. «Je n'ai guère couru sur l'herbe des prés verts: «J'ignorais les ruisseaux; mais je connus les mers: «Ma terre, c'était l'onde, et mon toit, un navire. «J'entendais bien souvent les marins me maudire, «Car sur les grands vaisseaux on doit être attentif, «A son poste toujours, ferme, soumis, actif. «On m'appelait alors: Petit gueux de sauvage. «On m'avait, disait-on, un jour, sur un rivage, «Pour quelques sous de cuivre, aux Sioux acheté, «Le navire où j'étais fut par les vents jeté, «Dans une obscure nuit, sur des côtes arides. «Des hommes, le matin, frémissants et livides, «Apparurent, tout nus, sur un âpre rocher «Faisant aux matelots signe de s'approcher. «La plupart des marins descendirent à terre. «Un indigène, alors, pareil à la panthère «Qui surprend une proie et craint de la voir fuir, «Pousse un cri formidable; et l'on voit accourir, «A ce lugubre appel, du sommet de la côte, «Mille sombres guerriers à la stature haute, «Armés d'arcs frémissants ou de noueux bâtons, «Et portant à leurs reins des plumes en festons. «Les matelots surpris courent vers leur chaloupe. «Mais ils sont devancés par la sauvage troupe «Qui les massacre tous en hurlant de plaisir. «On vit au même instant ces barbares saisir «Des cadavres sacrés les chairs tout pantelantes «Et puis les dévorer. Des femmes insolentes «Accoururent en foule au somptueux festin. «Nous comprîmes, dès lors, quel horrible destin «Attendait désormais sur ce lointain rivage «Les quelques survivants de tout notre équipage. «Aussitôt, en effet, nous fûmes attaqués. «Comme de pauvres daims par le chasseur traqués «Se cachent, haletants, derrière un tas de branches, «Ainsi nous nous cachions sous les épaisses planches «Qui formaient les pavois du vaisseau naufragé: «Et nous pûmes, longtemps, de ce peuple enragé «Entendre les clameurs, contempler les orgies. «Plutôt que de tomber entre des mains rougies «Par le sang généreux de ses bons matelots, «Le capitaine, un jour, s'enfonça dans les ilôts. «Les vivres épuisés, on n'eût plus d'espérance: «Ceux qui restaient encor finirent leur souffrance. «Comme le capitaine, en se jetant à l'eau. «Je restais seul, perdu sur l'immense bateau. «Je me mis à pleurer, à crier, à me plaindre: «Je comprenais soudain ce que j'avais à craindre; «J'appelais tout le monde oubliant que, tout seul, «J'étais dans le vaisseau comme dans mon linceul. «Enfin j'entends des cris: je tremble, je me cache. «On vient vers ma retraite; ou me prend; on arrache «D'une cruelle main mes habits déchirés; «Mes membres palpitants vont être dévorés!... «Mais en voyant mes bras, un affreux cannibale «S'adresse, stupéfait, à la bande infernale «Et lui fait des discours que je ne comprends pas. «Chacun vient aussitôt me regarder les bras. «Les pleurs que je versais inondaient mon visage. «On m'emmena plus loin dans un vaste village: «Là je fus bien traité. Comme tous les enfants «J'allais courir, tout nu, sur les rochers brûlants. «Je serais aujourd'hui mangeur d'hommes, sans doute, «Si, quelques ans après, sous leur immense voûte «Nos forêts n'eussent vu s'élever l'humble croix. «Les apôtres du Christ à ces peuples sans lois «Vinrent, au nom de Dieu, donner la loi divine. «Un prêtre, un jour, me voit, s'approche, m'examine; «Il me prend dans ses bras; il me parle en français. «Je lui réponds de même et dis ce que je sais. «Alors son noble coeur ne se peut plus contraindre; «Il éclate en sanglots: «Oh! laisse-moi te plaindre! «Oh! laisse-moi pleurer sur tes pauvres parents! «Sous ma protection, me dit-il, je te prends; «Petit oiseau captif, tu rouvriras tes ailes «Et tu fuiras bien loin de ces rives cruelles!» Le vieux prêtre pleurait à ce récit naïf; Il était secoué par un choc convulsif: —«O jeune homme, dit-il, se levant de son siège, «Quoi! c'est toi que jadis une main sacrilège «A des parents en deuil a sans doute enlevé? «C'est toi qui fus, un jour, par un prêtre, trouvé «Dans un pays lointain au sud de l'Amérique? «Oh! je sais tes malheurs! Ce prêtre catholique «Que tu vis aux payens prêcher la sainte foi, «Qui te rendit au monde, ô jeune homme, c'est moi!... A ces mots du vieillard, Léon, hors de lui-même, Jette un cri: «Vous? mon père!... Alors sa lèvre blême A la tremblante main de son vieux protecteur, S'attache avec transport. Le vénéré pasteur, Vivement affecté de ces nouvelles joies, Remerciait le ciel qui par d'étranges voies, Lors même qu'il paraît contre nous irrité, Nous mène à notre insu vers la félicité.