French poem
Le Chant du Marin
by Pamphile Le May (1837–1918)
«O Ciel de mon pays, déroule tes tentures! «Redites, doux oiseaux, vos amoureux murmures! «Bords qui me connaissez, revêtez vos manteaux! «Sous mes yeux attendris, ondoyez, fiers coteaux!
«O brise, enivre-moi de ton effluve chaude! «Berce-moi, Saint-Laurent sur ton flot d'émeraude! «Rien comme vous n'est beau, rivages Canadiens! «Et je reviens pour vous! pour vous seuls je reviens!
«Ouvre un sillon d'écume, en la vague qui joue! «Ouvre un brillant sillon avec ta fine proue, «O mon léger navire! Avance! avance encor! «Et glisse sur la mer, comme une étoile d'or «Dans les ondes des cieux! Le veut gonfle ta voile, «Comme un sein généreux, son corsage de toile! «Sous ton fier pavillon tu marches comme un roi! «Je t'aime, ô mon navire, et je n'aime que toi!
«Je la verrai bientôt; la beauté que j'adore! «Quand elle m'aperçoit son front blanc se colore «Comme le blanc, nuage au coucher du soleil! «Sa bouche est une coupe, un calice vermeil «Où ma lèvre s'attache et cueille l'ambroisie! «Son coeur est comme un lis; son amour est ma vie! «Pour elle je reviens vers vous, bords plantureux! «Et je n'aime plus qu'elle, ô mon navire heureux!»
Ainsi chantait Léon en revoyant la rive Qui s'étendait toujours, fraîche, riante et vive, Comme un ruban de soie, au bord du Saint-Laurent. Il promenait ses yeux! sur le flot transparent Et sur les gais contours des îles éloignées Qui semblaient des joyaux répandus à poignées. Il était accoudé sur le bord des pavois.
Les matelots fumaient en admirant sa voix; Et le pilote, ému de ce refrain suave, Par moment sur ses yeux passait une main hâve; Le pilote, c'était Auger. Quand le printemps, Attendu dans l'Hudson, hélas! toujours longtemps, Vint fondre les glaciers de ses chaudes haleines, Le vaisseau retenu dans les immenses plaines Que l'océan gelé, jusques au pôle nord Etend avec orgueil, le vaisseau, vers le port, Les flancs toujours glacés, et sur des mers peu sûres Prit sa course emportant les plus riches fourrures.
Il vogua bien des jours reflétant son flanc noir Dans l'océan, tantôt calme comme un miroir, Et tantôt agité comme un homme en délire. Il vit ces monts flottants dont la présence inspire Aux matelots du nord tant de crainte et d'effroi; Ces montagnes de glace élèvent leur paroi, Comme des murs de marbre, à la hauteur des nues, Puis, à des profondeurs extrêmes, inconnues, Plongent leurs larges pieds. Quand viennent les chaleurs, Un soleil pur revêt des plus vives couleurs Les dômes, les clochers, les colonnes, les frises Que forment sur les eaux les énormes banquises. Si la tempête hurle, on voit chaque élément Etreindre avec fureur l'étrange monument Qui s'ébranle à la fin, comme un mont solitaire Quand, dans les chauds climats, l'écorce de la terre Sous un choc inconnu soudain a tressailli. Sous l'action du feu, comme un temple vieilli, S'écroulent tout à coup, avec des bruits terribles, Les pyramides d'or, les tours indescriptibles. Et les échos des mers retentissent toujours De bruits mystérieux et de tonnerres sourds.
Le navire vogua vers le sud. Tristes, sombres, Les caps du Labrador apparurent sans nombres. Puis le calme retint la barque sur les flots; Le temps parut alors bien long au matelots Avides de revoir leur rive et leurs familles. Le vent reprit un soir, et, sur les écoutilles, La vague retomba comme sur un rocher. Le patron en voulant des pavois s'approcher Fut jeté dans la mer. Le pilote malade Chargea son jeune ami de conduire à la rade Le malheureux navire. Enfin, sous un ciel pur, Du grand fleuve on revit le flot profond et sûr. Encore quelques jours et le vaisseau rapide, Maintenant revenu de sa course intrépide, Comme un oiseau coquet dans un lac de cristal. Ira ployer son aile au port de Montréal.