Versos French Pamphile Le May Le Charlatan

French poem

Le Charlatan

by (1837–1918)

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Les marins remarquant avec inquiétude Que Lozet n'avait plus sa gaîté d'habitude; Qu'il leur parlait souvent même avec dureté, Avaient enfin compris que l'hospitalité Etait pour ce vieillard au coeur jadis si large, Depuis peu, devenue une pesante charge. Ils allèrent alors tous deux avec regret A d'autres demander un asile discret. Eloi Beaudet reçut d'une âme ouverte et fière, Dans sa vieille maison restée hospitalière, Les pauvres étrangers. Ils suivaient chaque jour, Côte à côte marchant en parlant du retour Des choses d'ici-bas si pleines de mystères, Ils suivaient chaque jour, les chemins solitaires Qui mènent chez Lozet. Un magique pouvoir Les attirait tous deux vers ce toit où le soir Les chassis verglacés s'emplissaient de lumière. Ils allaient comme vont au sein de la rivière, Avec les flots légers, les flexibles ajoncs; Ils allaient comme au vent les brumes des vallons, Comme vers le ciel bleu vont les réseaux de flammes. C'est qu'un puissant amour avait rempli leurs âmes: L'amour d'un père vieux pour son unique enfant; L'amour d'un homme honnête, infortuné, souffrant Pour une femme jeune et belle autant que pure.

Au seuil d'Eloi Beaudet s'arrêta la voiture Qui, le jour de la course, amena le marin, Quand le coursier fougueux eut secoué son frein Et brisé son harnais et sa traîne légère. On entra le blessé. La vieille ménagère Avec soin bassina le plus moelleux des lits, Et des draps de flanelle effaça tous les plis. Le blessé souriait dans sa reconnaissance. Il avait recouvré tout à fait connaissance Et se ressouvenait de tous les incidents; Mais il sentait toujours comme des feux ardents Qui lui brûlaient le bras et le front et la gorge; Et ses tempes battaient comme un marteau de forge Qui tombe sur l'enclume en écrasant le fer. Il craignait d'être ainsi le reste de l'hiver Cloué fatalement sur un lit de souffrances.

Alors le médecin, cet homme d'espérances, Profond observateur autant qu'ami discret, Qui vient s'asseoir pensif à notre humble chevet, Pour éloigner la mort et calmer nos angoisses; Alors le médecin dans nos vieilles paroisses N'était guère connu. Mais l'impur charlatan Qui se vante d'avoir les secrets de satan; Qui guérit tous les maux par prière ou par signes; Qui fait bouillir ensemble et les herbes malignes Et les bourgeons gommeux des pins inoffensifs, Pour donner un sang riche aux malades naïfs; Le charlatan régnait. Et les esprits crédules Donnaient leur confiance à ses soins ridicules.

Lotbinière, en ces temps plus encor qu'aujourd'hui, Choyait ces imposteurs. Mais entre tous celui Qui voyait, plein d'orgueil, son art illégitime Le plus souvent requis et le plus en estime, C'était le vieux sauvage. Il fut donc appelé. Sous un air grave et sombre ayant dissimulé Sa profonde ignorance et son inaptitude, Il pansa la blessure avec inquiétude, Ne pouvant deviner la gravité du mal. Puis il voulut remettre avec un zèle égal Le bras démis. Alors, on vit dans sa prunelle S'allumer, tout à coup, une ardente étincelle; On vit trembler sa main comme un faible roseau; Sa bouche se crispa dans un rire nouveau, Un rire étrange, horrible; on vit son front de cuivre Devenir aussi blanc que les cristaux du givre. Sur les bras du malade, ainsi que deux tisons, Ses yeux fixes dardaient leurs deux fauves rayons, Il lisait sur ce bras d'étranges caractères, Des signes merveilleux qui semblaient des mystères, Des marques d'esclavage et des sceaux flétrissants Dont les indiens seuls pouvaient dire le sens. Il avait vu déjà cet affreux tatouage, Et se ressouvenait de cet infâme ouvrage. Il reprit cependant son air calme et posé. Chacun le redoutait; personne n'eut osé Lui demander alors la cause de son trouble. Son soin, au même instant, pour le blessé redouble: Il lui remet le bras par un jeu du hazard Que l'ignorance émue appellera de l'art.