Versos French Pamphile Le May Napoléon III

French poem

Napoléon III

by (1837–1918)

Listen in the reader

Il passait sur son char traîné par des cavales, Des cavales aux durs sabots; Il passait au milieu de l'éclat des cymbales Et des clameurs de ses hérauts.

Comme un torrent qui brise une digue impuissante, Pour voir cet homme tant vanté, La foule s'élançait, profonde, frémissante, De tous les coins de la cité.

Puis elle demeurait là, les pieds dans la boue, Ou la tête sous le soleil, Tant que sur le pavé résonnait une roue, Tant qu'on voyait le char vermeil.

Et les fronts s'inclinaient jusque dans la poussière: On aurait pu baiser ses pas. Ceux même qui, parfois, l'insultaient en arrière, Devant lui se courbaient plus bas,

C'est qu'il était puissant, et que souvent la force Est le dieu le mieux adoré; C'est que le peuple, aussi, sous une saine écorce Cache un coeur souvent ulcéré.

Il était renommé dans toutes les provinces Et craint dans mille lieux divers; Il était le plus grand de tous ces brillants princes Qui se partagent l'univers.

Des amis, prosternés devant son diadème Offraient l'encens du courtisan, Mais ils ne laissaient pas arriver l'anathème Que lui jetait le paysan.

Et, quand il regardait défiler ses phalanges, Comme des flots, au champ de Mars, Il se croyait un dieu dont les millions d'anges Portent la foudre en toutes parts.

Son nom jetait l'effroi comme un coup de tonnerre. Quand il fronçait son noir sourcil, Au levant, au couchant, les rois s'armaient en guerre, Et croyaient leur trône en péril.

Comme l'ange maudit il ne crut qu'en lui-même: Il méconnut la voix de Dieu, Il aurait agréé, dans sa superbe extrême, L'encens qui monte du saint lieu.

Il avait oublié, ce grand prince, une chose: C'est que Dieu règne sur les rois; Qu'ils n'ont tous qu'un mandat que le ciel leur impose, Et que les peuples ont des droits.

A son front orgueilleux, d'une main tout sanglante Et riant d'un rire infernal, La révolution, devenue insolente, Avait mis le bandeau royal.

Il lui fit des faveurs, la reçut dans sa couche, Lui vendit son âme et son corps. L'impudique baiser qu'il reçut de sa bouche Ne lui laissa plus de remords.

Elle devint hardie, exigeante, importune, Comme une fille sans pudeur Qui prodigue l'amour et conserve rancune A qui doute de son honneur.

Pour calmer le dépit de l'infâme maîtresse Il la fit asseoir près de lui; Il lui sacrifia l'Eglise et la noblesse Qui sont des rois le seul appui.

Mais elle se lassa de ce royal hommage Qui lui semblait suspect toujours. Elle aimait mieux des siens l'accouplement sauvage, Et mieux les brutales amours....

Mais sur le chaud duvet de l'alcôve fermée Par des rideaux épais et doux; Dans les palais des grands où la canaille armée Prouve l'égalité de tous.

Et voilà que soudain la maîtresse effrontée Livre ce prince ambitieux A la foule des siens subitement montée De la fange des mauvais lieux.

Et rien des ennemis n'arrête l'avalanche: Leurs bataillons sont infinis. Ils ont la soif du sang. C'est leur jour de revanche, Et les corbeaux sont réunis.

Pour le festin des morts, pour la grande curée Sont réunis les noirs corbeaux. Ils viennent, les impurs, de la France éplorée Se partager quelques lambeaux.

Les autres rois, alors, enfoncent sur leur crâne Leur diadème profané. Ils se cachent de peur ou frappent d'un pied d'âne Les flancs du lion enchaîné.