French poem
Nos trois cloches III (A mon tour, ce soir-là, par la sente des chaumes)
by Pamphile Le May (1837–1918)
A mon tour, ce soir-là, par la sente des chaumes J'amenais le troupeau. Je crus que dans leurs dômes Les bois berçaient des chants nouveaux. C'étaient des sons Mieux cadencés encor que nos airs de chansons. Le dirai-je? Jamais, dans nos rustres domaines, La vieille cloche seule, et jamais voix humaines N'avaient ainsi chanté l'Angélus. Quel émoi, O mon coeur, vint alors te troubler! Devant moi Les génisses, les boeufs, qui marchaient à la file, N'avaient plus maintenant leur allure tranquille, Mais semblaient délirer de plaisir. Leurs fronts roux S'élevaient tour à tour en des mouvements fous Que scandaient à la fois leurs orgueilleuses cornes. Une fermière, au loin, près des étables mornes, Appelait son troupeau. L'appel était pressant, Un peu rude tantôt et tantôt caressant, Mais bétail et berger ne voulaient pas entendre, Car c'était fête au champ. Alors je vis s'étendre Des vols capricieux sur les grands bois voisins. Les oiseaux me semblaient grisés par les raisins, Et le soleil couchant, qui s'échappa des brumes, Fit jaillir des rayons de leurs mouvantes plumes.
Et le dirais-je aussi? Je vis, en même temps, Voltiger sur les prés, comme aux jours du printemps, Papillons poudrés d'or et fières libellules. Je vis des grillons noirs qui fuyaient leurs cellules, Et des criquets gaillards qui chantaient l'oraison, Comme ils font en été, pendant la fenaison.
Et tout près, dans le champ que labourait Tancrède. Les boeufs ne marchaient plus. De leur narine tiède Ils soufflaient doucement une tiède vapeur. Le front bas sous le joug, les traits ballants, sans peur De la hart qui tombait sur leur croupe indolente, Alors qu'ils tiraient mal ou de façon trop lente, Ils paraissaient dormir ou rêver. Puis, debout Contre le clos de cèdre, et, regardant partout, Anxieux, agité, comme un homme qui cherche, Tancrède! Le soleil scintilla sur la perche Où s'appuyait son bras. Et je l'ai vu, le vieux, Sourire à la féerie en s'essuyant les yeux.
Et pendant ce temps-là, dans le labour, tout proche, L'enfant s'était couchée, un peu lasse. Une roche Que la charrue avait effleurée en passant Lui servait d'oreiller. Un trèfle encor naissant Se cachait sous ses pieds frileux. Des chicorées Penchaient leurs fleurs d'azur sur ses boucles dorées. Sous sa tête mutine et presque belle alors, Elle avait replié ses bras. Et, sans remords, Un ange d'un baiser avait clos sa prunelle. C'était l'oiseau qui dort la tête sous son aile, Fatigué de voler. Dans cet instant de paix Elle rêvait, l'enfant, à ses boeufs sous le faix, A ce sol éventré par de longues blessures, A ce vieux laboureur tenant, de ses mains sûres, Et tant qu'il fera jour, les mancherons de bois, Et tout lui semblait noir, lamentable, sans voix.
Mais alors tout à coup, dans le deuil de la terre, Elle voit la prairie encore froide, austère, S'étendre, s'élargir jusques à l'horizon, Et les sillons obscurs qui coupent le gazon Deviennent radieux. Ils montent vers les nues. Et trois anges, chantant des stances inconnues, Apportent la semence à ce labour divin. Leur geste est solennel. Tout effort serait vain Pour dire les accents qui tombent de leur bouche.
Jeannette se réveille, et, de sa rude couche, Elle crie au vieillard qui s'avance songeur:
—Quel beau rêve j'ai fait! Puis, fixant la rougeur Du couchant où flottaient les feux du crépuscule:
—Je les vois, les entends, là sur le monticule!... Ils chantent en semant pour le ciel!... Ils sont trois!
Nos trois cloches sonnaient pour la première fois.