Versos French Pamphile Le May Nos trois cloches I (Dans les brumes d'antan les jours de mon enfance)

French poem

Nos trois cloches I (Dans les brumes d'antan les jours de mon enfance)

by (1837–1918)

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Dans les brumes d'antan les jours de mon enfance Ont sombré, mais parfois je m'arrête, et je pense Au calme bienfaisant qui les enveloppait. Je ne connaissais rien et rien ne m'occupait, Hormis les chants d'un bois, les sables d'une grève, Les parfums d'une fleur. Si quelquefois un rêve Essayait d'ouvrir l'aile et de m'emporter loin, Ému, je regardais, dans les frissons du foin, Au ruisseau qui les baigne, au bois qui les abrite, Les boutons d'or, l'iris, le thym, la marguerite, Et je disais au rêve ailé: —Je suis aussi Une humble fleur des champs, laisse-moi vivre ici.

En ces jours reculés, dans nos paroisses riches, Au milieu des sillons, du pacage et des friches, Au-dessus des forêts même, déjà montaient Bien des clochers bénis où nos espoirs tintaient, La cloche, en sa lanterne, était fort solitaire. Elle aimait à chanter. Rien ne la faisait taire, Ni les neiges de mars, ni les ardeurs de juin. Parfois ses longs sanglots nous disaient un chagrin, Elle sonnait, parfois, des couplets de jeunesse, Nous aimions à l'entendre. Il faut que l'on connaisse, Quand monte vers le ciel un sonore tinton, Si la joie ou le deuil entrent dans le canton; Si quelque nouveau-né reçoit l'eau du baptême, Ou si l'un d'entre nous a dit l'adieu suprême. Elle prenait aussi, dans les jours pluvieux, Le timbre nasillard d'une chanson de vieux; C'était lorsqu'en hiver la pluie, après le givre, Gelait comme des pleurs sur ses lèvres de cuivre.

Depuis un an peut-être une rumeur volait, Mourant et renaissant comme un cri de tolet Quand la rame déchire, en son rythme sévère, Le sein des flots. Chez nous, un bruit qui persévère Prend toujours la couleur de quelque vérité. Or, plusieurs affirmaient avec autorité Que le curé lui-même, une âme un peu lyrique, Verrait avec plaisir notre vieille fabrique Donner l'exemple, agir, piquer de l'aiguillon, Et monter au clocher le premier carillon. On parlait de cela tout bas, tout haut, ensemble... Un carillon, c'est beau sans doute, mais il semble Que Dieu goûterait mieux l'accord de nos esprits; Ce serait chose rare, et d'un bien plus grand prix. Le plaisir agitait l'âme douce et mystique Qui voit dans chaque temple un céleste portique, Mais un amer dépit troublait le sermonneur Qui prétend qu'on perd tout quand on donne au Seigneur.

Le voile fut levé tout à fait. Un dimanche, Avec un geste altier qui déploya la manche De son large surplis éclatant de blancheur; De la chaire où sa voix avertit le pécheur, Stigmatise le tiède et console le juste, Le curé déclara que Dieu, le Maître Auguste, Pouvait être loué par les sons de l'airain, Comme il l'est par la voix du peuple souverain; Qu'il fallait aujourd'hui, sans craindre les reproches, Dans le clocher vaillant, monter trois belles cloches Qui diraient nos douleurs, nos plaisirs, notre amour, Et pleureraient sur nous à notre dernier jour.

Il se fit tout à coup, sous la voûte, un murmure Pareil au bruit du vent dans l'épaisse ramure, Et l'auditoire entier s'agita dans les bancs. Plus de doute, les mots tombaient très clairs, très francs. Un nouveau marguillier, notre voisin Tancrède, Un dissident par goût, toussa fort, prit l'air raide Qu'il prenait au conseil dans nos fréquents débats; Et saint Louis, dit-on,—je ne l'affirme pas— Le bon roi saint Louis, patron de la paroisse, Dans son cadre doré laissa voir de l'angoisse.

Le trouble ne dura qu'un moment. Par degré Descendit de nouveau le silence sacré. Peut-être que chacun se faisait la promesse De dire sa pensée, au sortir de la messe. Mais le curé, toujours charitable et plaisant, Ajouta quelques mots, et ce fut suffisant. Comme sur une source, au champ, l'on voit les bêtes Pencher leurs fronts, ainsi s'inclinèrent les têtes Un peu dures, parfois, de ses bons paroissiens, Il avait dit ceci: Jésus aima les siens, Et c'est sa charité qu'en vos âmes je sème. Le beau, comme le bien, mène au Dieu qui vous aime. Embellissez le temple et Dieu vous bénira; Faites chanter le bronze... et le curé paiera.