French poem
Nos trois cloches II (Voici l'automne. Il est comme un vieillard agile)
by Pamphile Le May (1837–1918)
Voici l'automne. Il est comme un vieillard agile Qui descend à grands pas de nos coteaux d'argile, Avec sur son épaule une gerbe de blé. Il est comme un ruisseau qui va, souvent troublé Par le rameau qui tombe ou l'agneau qui s'abreuve, Se jeter triomphant dans le sein du grand fleuve. C'est le temps des labours, c'est le temps des guérets, L'éteule a voilé d'or plus d'un clos, les forêts Ont dénoué déjà leurs discrètes ceintures. Dans les champs moissonnés que nos longues clôtures Enlacent, semble-t-il, comme un traître réseau, Le travailleur se hâte et l'on voit fuir l'oiseau. Devant mainte fenêtre un rouet tourne et gronde.
Tancrède labourait. Une lumière blonde Noyait l'herbe. On eut dit des reflets printaniers. La terre allait remplir de nouveau les greniers, Et la paix descendrait dans toutes les demeures. Tancrède aurait voulu que le jour eut plus d'heures. Il savait dès longtemps tenir un mancheron. Cependant quelquefois il lâchait un juron, Et l'éclair de son âme allumait sa paupière; C'était lorsque le soc effleurait une pierre, Et faisait quelque peu dévier le sillon. Il était un artiste en labour, ce brouillon.
Jeannette le suivait à sa besogne rude. L'école, pensait-il, en ferait une prude... Puis, elle avait dix ans, savait lire et compter. Et les enfants, au reste, il faut bien les dompter, Si l'on veut que plus tard, en face de l'ouvrage, En face de l'épreuve, ils aient quelque courage. Tancrède était compris. La pauvrette croyait Qu'elle devait souffrir pendant que l'on choyait Sa soeur plus belle. Aussi, jamais une réplique.
Donc Jeannette «touchait», ce jour-là. Je m'explique. Mais vous savez encor, fiers enfants de nos bourgs, Ce que c'est que «toucher» dans le temps des labours. Tête au vent et pieds nus, elle tenait les guides Et fouettait de sa hart le dos des boeufs placides; Elle allongeait le pas, trottinait de bon coeur, Pour suivre la charrue et le vieux laboureur. La poussière souillait ses petites mains blanches. Elle comptait toujours, rendue au bout des planches, Dans la vaste prairie un sillon noir de plus, Un rayon vert de moins. Mais soucis superflus, La tâche d'aujourd'hui ne peut être achevée Si l'on ne fait bien longue, hélas! la relevée.
Tancrède sentait bien que son front se mouillait. Il se dressait souvent, et son regard fouillait Les grêles peupliers qui cachaient mal l'église, Et ses clochers plus hauts que leur ramure grise. Ce jour-là, bien des gens, endimanchés, ravis, Etaient venus s'asseoir dans l'ombre du parvis. Or, dès la matinée, à la lueur des cierges, Sous leurs manteaux fleuris, dans leurs robes de vierges, Les cloches, toutes trois, pareilles à trois soeurs, Avaient eu le baptême. A Dieu, dans les hauteurs, Elles pouvaient parler car leur voix étaient pure. Marraines et parrains, très fiers, avec mesure Avaient mis leurs écus dans le plateau d'argent Tancrède, marguillier ému, se rengorgeant, Avait été s'asseoir, avec d'autres illustres, Sur un siège du choeur, tout auprès des balustres, Mais il avait ensuite enlevé le gilet, Endossé la bougrine et repris le boulet.
Il disait maintenant à son enfant docile: Les cloches sonnent tard... C'est donc bien difficile De les pendre là-haut à leur solide essieu... Tiens! j'entends quelque chose enfin! Écoute un peu, Écoute, ma Jeannette, oui, voilà que ça sonne!... Tu ris, petite, et moi, c'est drôle, je frissonne. Jeannette souriait. Il ôta son chapeau, Et, s'essuyant le front, il murmura: —C'est beau!