Versos French Pierre de Ronsard Auiourd’huy ie me vanteray

French poem

Auiourd’huy ie me vanteray

by

Listen in the reader

AViourd'huy ie me vanteray Que iamais ie ne chanteray Vn homme plus aimé que toy Des neuf Pucelles & de moy, Poste qui cornera ta gloire Que toute France est appreuuant, Dans les delices s'abreuuant, Dont tu flates le cours de Loire. Car si son oreille apperçoit Qu'à du Bellay mon Hynne soit, Par monceaux elle accourra toute Autour de ma Lyre, où degoute L'honneur distilant de ton nom Mignardé par l'art de mon pouce, Et pour cueillir la gloire douce Qui emmielle ton renom. Sus auant Muse, ores il faut Le guinder par l’air außi haut Que ses vertus m’ont mis ici Dessous le ioug d’vn doux souci : Il le merite, ma mignone. Nul tant que luy n’est honorant Les vers dont tu vas redorant La gloire de ceux que ie sonne : Il s’esgaye de tes chansons, Et de ces nouuelles façons Au parauant non imitables, Qui font esmerueiller les tables, Et les gros sourcis renfoncer De ceste ialouse Ignorance, Qui ose desia par la France L’honneur de mes vers offenser. » L’homme est fol qui se trauaille » Porter en la mer des eaux, A Corinthe des vaisseaux, Et fol qui des vers te baille. Si t’enuoiray-ie les miens Pour r’encherir plus les tiens, Dont les douceurs nompareilles Sçauent flater les oreilles Des Rois ioyeux de t’ouyr : Seule en France est nostre Lyre, Qui les fredons puisse eslire Pour les Princes resiouyr. Le Poëte heureusement bien-né Par la Nature endoctriné Se haste de rauir le prix : Mais ces farceurs qui ont appris Auec trauail peines & ruses, A leur honte enfantent des vers, Qui tousiours courent de trauers Outre la carriere des Muses. Comparez à nos chants nouueaux, Sont faits semblables aux corbeaux Qui dessous les fueilles caquettent Contre deux Aigles, qui aguettent Aupres du throne de leur Roy, Le temps de ruer leurs tempestes Dessus les miserables testes De ces criars palles d’effroy, » Voyans l’Aigle : mais ny les ans » Ny l’audace des vents nuisans, » Ny la dent des pluyes qui mord, » Ne donne aux vers doctes la mort. Par eux la Parque est deuancée, Ils fuyent l’eternelle nuit, Tousiours fleurissant par le fruit Que la Muse ente en leur pensée : Le temps qui les suit de bien loin, En est aux peuples le tesmoin. Mais quoy ? la Muse babillarde L’honneur d’vn chacun ne regarde, Animant ores cestui-ci, Et ores ces deux-là : car elle Des hauts Dieux la fille eternelle Ne se valette pas ainsi. L’ayant prise pour ma guide Garny du chant incognu De mon luth ie suis venu Où Loire en flotant se ride Contre les champs plantureux De tes Ancestres heureux : Puis sautelant me rameine De ton Anjou iusqu’au Maine, (De mon Vandomois voisins) A fin que là ie decore Et Guillaume & Ian encore, L’ornement de tes cousins : Qui ont supporté si souuent La fureur de l’horrible vent, Qui d’vn orage redoublé Nostre grand Prince auoit troublé. Bien que matin le iour s’esueille Pour voir tout, il ne vit iamais, Ny ne pourra voir desormais De freres la couple pareille, A qui les François doiuent tant De Lauriers qu’ils vont meritant : Ou soit pour refroidir l’audace De l’Espagnol, s’il nous menace, Ou soit pour amollir les cœurs Par la douceur de leur faconde, Des Anglais separez du Monde, Ou des Allemans belliqueurs. Rome rauie en leur parler, Dont le Nectar sembloit couler, Béante en eux s’esmerueilla : Puis à l’vn d’eux elle bailla Le sainct Chapeau dessus la teste, Flamboyant autour de son front Ainsi que les deux Iumeaux font Quand ils sereinent la tempeste. A l’autre nostre Roy donna L’Ordre, qui son col entourna, Auecque la puissance d’estre Sous luy des Piemontois le maistre, Balançant d’equitable pois Son aduis & sa vigilance, Les exploits de sa forte lance Compagne de sa docte vois. » Nul terme de nostre vie » Par nous ne se iuge pas, » Ignorans le iour qu’en bas » Elle doit estre rauie. Dessus l’Esté de ses ans Rongé de soucis cuisans Ton grand Langé rendit l’ame, Enterrant sous mesme lame, L’honneur ensemble abbatu, Ne laissant rien de vallable Sinon vn frere semblable Au portrait de sa vertu. Sçache que le sang de ceux-ci Et leur race est la tienne außi. Mais repren l’arc, Muse, il est temps De tendre au blanc où tu pretens. Puis que sa loüange foisonne En cent vertus propres à luy, A quoy par les honneurs d'autruy Remply-ie ce que ie luy donne? Sa gloire suffist pour borner Les vers qui le veulent orner. O bons Dieux! on ne sçauroit faire Que la vertu se puisse taire, Bien qu'on tasche de l'obscurcir: » Maugré toute enuie elle est forte, » Et sur le front la lampe porte, » Qui seule la peut esclarcir. Ton nom est tant estincelant, Qu'encores s'on l'alloit celant, Dessous le silence il croistroit, Et plus sa flame apparoistroit. Car tout ainsi que la mer passe L'honneur d'vn chacun element, Et le Soleil semblablement Les autres feux du ciel efface: Ainsi apparoissent les traits Dont tu esmailles les portraits De la riche peinture tienne Naïuement sœur de la mienne, Monstrant par ton commencement Que mesme fureur nous affolle, Tous deux disciples d'vne escolle Où lon forcene doucement. Par vne cheute subite Encor ie n’ay fait nommer Du nom de Ronsard la mer, Bien que Pindare i’imite. Horace harpeur Latin, Estant fils d’vn libertin, Basse & lente auoit l’audace : Non pas moy de franche race, Dont la Muse enfle les sons De plus courageuse haleine, Afin que Phœbus rameine Par moy ses vieilles Chansons : Lequel m’encharge de chanter Son Du-Bellay, pour le vanter Sur tous ses enfans qui ont bien Masché le Laurier Delphien. Obeyssant à la voix sainte, Mon trait par le Ciel galopant L’air Angeuin n’ira coupant, Sans que ta gloire en soit attainte, Chantant l’homme estre bien-heureux, Qui en ton Nectar doucereux Ses belles loüanges enyure Mille fois nommé dans ton liure. Que diray plus ? le Ciel t’a fait (Te fortunant de main non chiche) Ieune, dispost, sçauant & riche, Dessus son moule plus parfait. Mes doigts ne pourroient se lasser De faire mon bateau passer Par les vagues de ton renom : Et ramerois encor, sinon Que i’ay desia preueu l’orage Des mesdisans impetueux, Qui contre les plus vertueux Desgorgent volontiers leur rage, Qui sotte en babil s’estendant Comme vn grand tonnerre grondant, De son murmure m’admoneste De tromper l’horrible tempeste Aboyante tant seulement Les nourissons des neuf Pucelles, Qui se sont mis au doz des ailes Pour voler eternellement. Icy donc freres d’Heleine, Les Amycleans flambeaux Du Ciel, monstrez-vous iumeaux, Et mettez but à ma peine : Faites ancrer à ce bort Ma nauire en quelque port Pour finir mon nauigage : Et destournez le langage Du mesdisant que ie voy, Qui tousiours sa dent trauaille Pour me mordre, afin qu’il aille Remordre vn autre que moy.