French poem
La Marraine
by Pierre-Jean de Béranger (1780–1857)
Marraine, qui nous instruisez Dès qu’au monde nous sommes ;
Rien qu’à l’tenir, vous qui prisez L’cœur de messieurs les hommes, J’suis en âge d’avoir un amant, Dit’s-moi donc, ma marraine, Comment, Comment qu’y faut qu’je l’prenne ?
J’vois deux morveux qui m’font la cour Se frotter à ma jupe ; L’un a l’nez long, l’autre a l’nez court, Et c’est là c’qui m’occupe ; Ces deux morveux sont bien tournés ; Dit’s-moi donc, ma marraine, Est-ce au nez, Au nez qu’y faut qu’je l’prenne ?
L’un est brun, bien dru, bien droit, Plein d’esprit et d’bravoure ; Ôtez-lui la main d’un endroit, Dans un autre il la fourre ; Dru comme il est, j’aurais d’son cru ; Dit’s moi donc, ma marraine, Est-ce le dru, Le dru qu’y faut que j’prenne ?
L’autre est un roux dur et sournois, Tout frais v’nu de sa province, Qui n’me fait rien qu’en tapinois, Qui m’chatouille et qui m’pince ; Dur comme il est, c’est un homm’sûr ;
Dit’s-moi donc, ma marraine, Est-c’le dur, Le dur qu’y faut que j’prenne ?
L’un n’est pas plus haut que cela, Mais y n’lui faut point d’aide ; Quand je l’tiens dans ces cinq doigts-là, Jarni, comme il est raide ! Tout p’tit qu’il est, y m’divertit ; Dit’s-moi donc, ma marraine, Est-c’le p’tit, Le p’tit qu’y faut que j’prenne ?
L’autre est si gros que je n’crois point Que par ma porte il passe ; Mais rien n’lui va comm’l’embonpoint, Car jamais y n’se lasse ; Gros comme il est, ça n’a point d’os ; Dit’s-moi donc, ma marraine, Est-ce l’gros, Le gros qu’y faut que j’prenne ?
Le choix vous semble embarrassant, J’en juge à vot’silence ; Vot’filleule a l’cœur innocent, C’est pour ça qu’ell’balance. Peur de faire un choix hasardeux, Dites-moi donc, ma marraine, Est-c’ les deux, Les deux qu’y faut que j’prenne ?