French poem
Madame Barbe-bleu, ou l’Ogresse
by Pierre-Jean de Béranger (1780–1857)
Je suis, morbleu, Madame Barbe-Bleu, Tête-bleu, corbleu, ventre-bleu !
Tubleu ! damoiseaux étourdis, Redoutez-moi : je suis ogresse. Des ogresses du temps jadis J’ai l’appétit et la tendresse ; Jurant, sacrant comme un démon. À ma barbe je dois mon nom.
Je suis, morbleu, etc.
Pour bien juger de quels morceaux Il faut que ma faim se repaisse, Galant, qui crains les longs assauts, Contemple cette barbe épaisse. Sans trembler, on ne peut la voir ; Elle défîrait le rasoir.
Je suis, morbleu, etc.
Voulant vous détruire en un jour, Petits blondins, faibles espèces, Que Vénus batte le tambour Et lève un régiment d’ogresses ; Pour vous faire de belles peurs Je commanderai les sapeurs.
Je suis, morbleu, etc.
Malgré mes appétits gloutons, Jamais de jour qu’il ne me vienne Des barbes de tous les cantons Pour se mesurer à la mienne. Barbes de prêtre, de robin, Barbes de Turc et de rabbin.
Je suis, morbleu, etc.
Mais, quoi qu’on fasse, je pâtis, Et tout m’est bon lorsque je souffre. Deux mille amants grands et petits N’ont encor pu combler ce gouffre. Bien d’autres, non moins échauffés, De ma barbe mourront coiffés.
Je suis, morbleu, etc.
J’avalerais, sans les mâcher, En un jour, deux abbés, trois carmes, Les six gros garçons du boucher, Huit portefaix et dix gendarmes ; Quand tout un bataillon viendrait, Par ma barbe ! il y passerait.
Je suis, morbleu, Madame Barbe-bleu, Tête-bleu ! corbleu ! ventre-bleu !