French poem
Mandement des Vicaires-généraux de Paris
by Pierre-Jean de Béranger (1780–1857)
Pour le carême, écoutez Ce mandement, nos chers frères, Et les grandes vérités Que débitent nos vicaires. Si l’on rit de ce morceau, C’est la faute de Rousseau ; Si l’on nous siffle en chaire, C’est la faute de Voltaire.
Tous nos maux nous sont venus D’Arouet et de Jean-Jacques ; Satan, qui les avait lus, Ne faisait jamais ses pâques ; Ève aima le fruit nouveau, C’est la faute de Rousseau ; Caïn tua son frère, C’est la faute de Voltaire.
C’est pour réprimer jadis La liberté de la presse Que Dieu, de son paradis, Fit tomber l’eau vengeresse. S’il a lâché beaucoup d’eau, C’est la faute de Rousseau ; S’il noie encor la terre, C’est la faute de Voltaire.
Si tant de prélats mîtrés, Successeurs du bon saint Pierre, Au paradis sont entrés Par Sodôme et par Cythère, De clefs s’ils ont un trousseau, C’est la faute de Rousseau ; S’ils entrent par derrière, C’est la faute de Voltaire.
Borgia, jadis au public Vendait indulgence et bulle ;
Il aurait, à ce trafic Vendu jusques à sa mule. S’il fut marchand de chapeau, C’est la faute de Rousseau ; En Dieu s’il ne crut guère, C’est la faute de Voltaire.
Si le roi nommé François Servit Bellone et les belles, S’il fut, malgré ses exploits, Fort souvent trompé par elles, S’il gagna certain bobo, C’est la faute de Rousseau ; S’il gâta son affaire, C’est la faute de Voltaire.
Si Charles neuf, roi dévot, A tiré par sa fenêtre, C’est que plus d’un huguenot Avait fâché ce doux maître. S’il fut un Néron nouveau, C’est la faute de Rousseau ; S’il tenait de sa mère, C’est la faute de Voltaire.
Si par Loyola formé, Un monstre au cerveau malade, Poursuit un roi bien-aimé Chanté dans la Henriade, S’il le frappe d’un couteau, C’est la faute de Rousseau ; À Jésus s’il croit plaire, C’est la faute de Voltaire.
Louis quatorze autrefois Fit ce que l’on fait à Nîmes. Il rendit, malgré les lois, Tous ses bâtards légitimes. S’il prit Louvois pour bourreau, C’est la faute de Rousseau ; S’il damna La Vallière, C’est la faute de Voltaire.
Son neveu, le bon Régent, Aimait fort la paillardise, Et choisit pour confident Un des princes de l’Église. Si Dubois fut son Bonneau, C’est la faute de Rousseau ; S’il rend sa fille mère, C’est la faute de Voltaire.
Afin d’apprendre aux enfants Qu’ils sont nés pour être esclaves, À leurs premiers mouvements On avait mis des entraves. Si l’homme est libre au berceau, C’est la faute de Rousseau ; Si la raison l’éclaire, C’est la faute de Voltaire.
Dans le délai le plus court Qu’un grand abus se détruise : Depuis la mort de Raucourt, Les acteurs vont à l’église. Ils ont l’honneur du tombeau, C’est la faute de Rousseau ; Le curé les enterre, C’est la faute de Voltaire.
Ces deux suppôts du démon Font damner l’Église entière. Cottret, notre Cicéron, Couche avec sa cuisinière ; En a-t-il du fruit nouveau ? C’est la faute de Rousseau ; Si Jeanne est son bréviaire, C’est la faute de Voltaire.
Maréchal, in partibus, Un duc a la renommée De traiter mieux les abus Qu’il n’a traité notre armée. S’il enfle son bordereau, C’est la faute de Rousseau ; S’il sert bien l’Angleterre, C’est la faute de Voltaire.
Pour avoir des gardiens sûrs, On prodigue l’or aux Suisses ; Nos soldats ne sont pas purs, On voit trop leurs cicatrices. S’ils étaient à Waterloo, C’est la faute de Rousseau ; S’ils meurent de misère, C’est la faute de Voltaire.
Laffitte aura beau crier Sur le budget de la France, Nous finirons par payer Les excès et la bombance. Ils ont tous l’estomac chaud, C’est la faute de Rousseau ; Rien ne les désaltère, C’est la faute de Voltaire.
Tous nos ultra dépités Sont devenus sans-culottes,
Et tous, pour nos libertés Parlent à propos de bottes. S’ils ont un masque nouveau, C’est la faute de Rousseau ; Si l’on ne les croit guère, C’est la faute de Voltaire.
Bonald, barbouilleur de lois, Soutien des vieilles familles, Au quai Voltaire est, par mois, Payé sur l’argent des filles. S’il y prend l’air du bureau, C’est la faute de Rousseau ; Si sa prose est peu claire, C’est la faute de Voltaire.
Tout ce que nous n’avons plus, Nous espérions le reprendre ; Nous voulions nos biens vendus, Et l’on veut encor les vendre. Nos forêts sont à vau-l’eau, C’est la faute de Rousseau ; Plus de fagots à faire, C’est la faute de Voltaire.
Confessez-vous tous soudain, Ou craignez notre vengeance ; Nous nous lassons, à la fin, D’une longue tolérance. On n’aime Dieu qu’in petto, C’est la faute de Rousseau ; Chacun a sa prière, C’est la faute de Voltaire.
À ces causes, nos chers fils, Dieu permet qu’on vous permette De manger des salsifis Et des œufs à la mouillette. Si vous mangez bœuf ou veau, C’est la faute de Rousseau ; Buvez-vous de l’eau claire ? C’est la faute de Voltaire.