French poem
--A Théodore De Banville--
C'est l'heure où la ferme Ferme. Le Soir incertain Trace en découpures Pures L'horizon lointain.
Une vapeur vaine Veine Le couchant blêmi, Et semble au bord d'une Dune, Un flot endormi.
La nuit qui l'apaise, Pèse Sur l'homme qui dort, Et le ciel s'étoile, Toile D'azur aux points d'or.
Cependant le tremble Tremble, Lorsqu'en voltigeant, Une folle brise Brise Ses feuilles d'argent.
Quelque pauvre hère Erre Dans la Mitidja, Et, dans le silence, Lance L'air de Kadoudja.
Dans la diaprée Prée, Du ruisseau mutin L'onde trébuchante Chante Son air argentin,
Et l'herbe entr'ouverte, Verte, Frange ses réseaux, Où l'eau qui roucoule, Coule Parmi les roseaux.
Le sol uniforme Forme Un tapis ouaté, Dont la ronce aride Ride L'uniformité.
Là, le cactus perse Perce L'aloës en fleurs; La ronce jumelle Mêle Ses piquants aux leurs.
Bien que leur ensemble Semble Au hasard éclos, Leur triple ramure Mure De pauvres enclos.
L'Arabe en maraude Rôde Dans les alentours, Et suit de malignes Lignes, Pleines de détours.
Sa marche est coulante, Lente, Et ne s'entend pas. Et le sinistre être, Traître, Guette à chaque pas,
Afin qu'il évite Vite L'oeil du gabelou, Et, dans la broussaille, S'aille Cacher comme un loup.
La lune d'opale, Pâle Dans les bleus sillons, Inonde la plaine, Pleine De pâles rayons.
O lune blafarde, Farde Ton visage blanc; Tâche que ta face Fasse Un oeil moins tremblant!
Ton air morne et grave Grave Au fond de mon coeur Ton grand trou livide, Vide, Au reflet moqueur.
Pauvre astre impassible! Cible De tant de rimeurs! Est-ce de ce qu'on te Conte, Lune, que tu meurs?
Leur lyre énervante Vante Ton disque jauni. Toi qui vois leur tâche, Tâche Que ce soit fini.
D'une voix émue, Mue Par un faux humour, Est-ce toi qu'un homme Nomme L'astre de l'amour?
Ta méchante corne, Qu'orne Ta jaune couleur, Est plutôt l'emblème Blême Qui porte malheur.
Ta prunelle éteinte, Teinte D'un morose éclair, Semble une lanterne Terne Pendue au ciel clair.
Quand la Nuit, sereine Reine, Tient l'homme abattu, Vers la solitaire Terre Que regardes-tu?
La lumière adverse Verse Des rayons hagards. Lune, que t'importe? Porte Ailleurs tes regards.
Va, pâle inconnue, Nue, Glisse au sein des nuits, Laisse notre immonde Monde Tout chargé d'ennuis.
Glisse dans l'espace. Passe. Et, bouche sans voix, Sache avec mystère Taire Tout, ce que tu vois.
Paris, Mars 1866.