Versos French Raoul Ponchon Jane Avril

French poem

Jane Avril

by (1848–1937)

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Or, moi qui jamais ne bouge Que pour aller chez Pousset, Je fus hier au Moulin-Rouge, Je ne sais quoi m’y poussait.

Ce n’est pas la bagatelle… J’ai depuis beau temps, les pieds Comme la Guerre… en dentelle, Ou si l’on veut en papier.

Je ne marche plus ou guère Je puis le dire sans fard. Mais alors qu’allais-je y faire ?… Je ne l’ai su que plus tard.

Après un repas bachique J’arrivai dans ce Moulin Au moment psychologique Où le bal battait son plein.

Affalé contre une borne Devant un verre de… quoi ? je regardai d’un œil morne S’agiter autour de moi

Dans un tourbillon de nippes Un tumultueux cancan, Et m’imaginai les tripes À la manière de Caen.

Des cavaliers, vrais mandrilles Désossés pour la plupart, Échevelaient des quadrilles Aux sons d’un piston criard.

Oh ! le spectacle morose Que cet odieux chahut ! Pour le raconter s’impose La lyre d’un Gamahut.

J’allais fuir comme la peste Cette dolente cité Et sans demander mon reste, Quand je fus sollicité

Par un petit être frêle Gracieux et puéril Qui répond quand on l’appelle Au doux nom de Jane Avril.

Elle dansait toute seule Sans souci d’un cavalier ; Non pas qu’elle soit bégueule M’a dit certain familier.

Elle dansait seule parce Que cela lui plaît ainsi Qu’elle le trouve plus farce, Elle a raison, moi aussi.

Elle se glissait mignonne, Souple entre les rangs pressés Sans jamais gêner personne Et sans jamais dire : assez.

Certainement que sa danse N’est pas celle que l’on voit Aux bals de la Présidence ; Il s’en faut au moins d’un doigt.

Ça n’est pas cette infamie, Non plus de danse que l’on Apprend à l’Académie. Elle en sait beaucoup plus long.

Elle danse comme on danse Au Moulin-Rouge, mon Dieu… Mais avec quelle élégance ! Elle est canaille, si peu !

Elle est tout charme, harmonie. C’est la seule, à mon avis, Saltatrice de génie Que jusqu’à ce jour je vis,

Elle est à la fois espiègle Et mélancolique. Elle a Son seul caprice pour règle, Et c’est de l’art que voilà.

Sur de quelconques musiques Elle improvise des pas ; Les rythmes les moins classiques Ne la déconcertent pas.

Elle danserait, je pense, Aussi, mille fois sur dix Sur l’air de la « Reine Hortense » Sinon du « De Profundis ».

On ne se la représente Pas — ou du moins, quant à moi — Différemment que dansante ; Elle danse comme… on boit.

Et, sans plus de commentaire, Elle vous donne à penser Que sa fonction sur terre Est seulement de danser.

Voire, quand va, la pauvrette Chez elle se pagnoter, Aussitôt chacun répète : Comme elle va s’embêter !