Versos French Raoul Ponchon La Clef de la cave

French poem

La Clef de la cave

by (1848–1937)

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Un mien ami, natif de Cette, Possédait sous le firmament Une cave et la clef de cette Cave, tout naturellement.

Comme c’est à coup sûr le sage Le plus avéré d’aujourd’hui Il avait dès son plus jeune âge Toujours eu cette clef sur lui.

Ah ! la cave de ce digne homme ! Que dis-je, cave ? un vrai palais, Tel qu’on n’en trouve pas à Rome, Encore moins chez les Anglais.

Je ne vais pas vous la décrire. À quoi bon ? Sachez seulement Que les murs étaient de porphyre Et les voûtes en diamant.

Qu’importe, au surplus. J’en appelle À tous nos buveurs éclatants, Une cave n’est vraiment belle Que par ce qu’il y a dedans.

C’est donc là que cet homme antique Passait la plupart de son temps Entre ses Bordeaux authentiques Et ses Bourgognes évidents.

Or, un jour de triste mémoire, Se flattait notre bec-salé De boire comme une écumoire, Lorsqu’il ne trouva plus sa clé.

Il la chercha bien des journées, Mais en vain. Il n’en dormit plus, Pendant des mois et des années Tous ses soins furent superflus.

Cette clef paradisiaque Était perdue à tout jamais. Il devint hypocondriaque Et n’exista plus désormais.

Hélas ! depuis ce jour funèbre, On voyait bien que sa raison Avait sombré dans la ténèbre, N’était plus au diapason.

Déralingué, méconnaissable, On eût dit le dieu des douleurs. Quand il se présentait à table Il n’y buvait plus que ses pleurs.

Pourtant une telle détresse Était excessive, oh combien ! Car, perdre une clef, mon Dieu, qu’est-ce ? Fut-elle de cave… Rien, rien !

« Aussi bien, lui dis-je, timide, Une clef, c’est bien hasardeux Et je ne crois pas si stupide Au lieu d’une d’en avoir deux. »

Il me répondit, sombre et grave : « Jeune homme, écoutez bien ceci : On n’a pas deux clefs de sa cave, On n’en a qu’une, Dieu merci !

« Tu peux t’en faire faire une autre ; Mais comme le dit saint Mathieu, — Et son avis est bien le nôtre — Deux clefs ! ce serait tenter Dieu.

« Quand l’estomac est en déroute Pour avoir bu déréglément, Tu perds ta clef, la fois pour toutes : C’est du ciel l’avertissement,

« En même temps qu’un pur symbole. Tu es au bout de ton rouleau : Il te faut lâcher l’hyperbole, Et ne plus boire que de l’eau ! »