French poem
V
by Robert de Bonnières (1850–1905)
COMMENT MYRTIL VIT LE PETIT CASTEL DE CIRE ET LES ADMIRABLES CHANGEMENTS QUI S'ÉTAIENT FAITS DANS LA NATURE DU JARDIN
Il est clair qu'un si grand concours De peuples en tel équipage Ne se meut point sans grand tapage. Donc, par les chemins les plus courts, Tous les courriers de la frontière Revenaient en hâte, annonçant A Rose qu'un Roi tout Puissant Avait conquis la terre entière Et n'avait plus qu'à conquérir Ce seul royaume, en telle sorte Que son armée était si forte, Qu'il entrerait sans coup férir.
Rose ouït ce préliminaire Comme Reine, sans s'émouvoir, Ayant hérité du pouvoir De son père mort centenaire, (On vivait très vieux en ce temps). Mais l'on s'étonnait que la Reine Demeurât d'humeur si sereine Devant ces périls éclatants. Or, sans vous creuser la cervelle. Vous avez deviné comment Rose ne s'émut nullement En entendant cette nouvelle, Car vous pouvez vous figurer Que quelque Abeille avant-coureuse Avait dit à notre amoureuse Plus que de quoi la rassurer. La Mouche-Fée, à son oreille, Comme une clochette d'or fin, Sonna si doucement, qu'enfin Rose n'eut joie autre ou pareille. Comme moi, vous pouvez déjà Conclure de cette arrivée Que, dès que l'aube fut levée Dans le ciel et se propagea, Myrtil avait quitté sa tente, Et précédé du bel Essaim Qui le servait en son dessein, Poursuivait sa course constante, Et cela de telle façon, Que Myrtil, comme je vais dire, Vit le Petit Castel de cire Dont notre Essaim fut le maçon.
Toutes choses étaient changées Sinon de lieu, du moins de fait: Les mêmes lilas, en effet, Et les buis en belles rangées, Avec l'âge étaient devenus Si grands, si grands, que les grands chênes, Que l'on voit aux forêts prochaines, N'étaient que brins d'herbe menus, Et que les reines marguerites, Ainsi que les jeunes rosiers, Abeilles, où vous vous posiez, Sans rien perdre de leurs mérites, Etaient en telle floraison, Qu'en une rose, n'en déplaise, Rose aurait dormi mieux à l'aise Qu'en son lit, par comparaison. Et l'odeur fraîche et pénétrante De tant de parfums, dit l'auteur, Avait fait une eau de senteur De l'onde unie et transparente Du lac, qui s'était tant porté Hors de ses bornes naturelles, Que ses eaux pouvaient bien entre elles Couvrir notre monde habité. Car toutes choses, au contraire De s'enlaidir, avaient été Vieillissant en telle beauté Qu'il est malaisé de pourtraire Les admirables changements Qui s'étaient faits dans la nature Du jardin qu'avaient, en peinture, Montré deux songes si charmants.