French poem
« Non, je ne chante plus… l’oiseau sous le feuillage »
by Sainte-Beuve (1804–1869)
Non, je ne chante plus… l’oiseau sous le feuillage Aux instants les plus doux n’a de chants ni de voix ; Perdu dans son bonheur comme en un saint orage, Il a peur d’éveiller l’écho jaloux des bois. Il soupire, il se tait ; il palpite, il expire ; Il ne confierait pas au plus voisin zéphire Le moindre son brillant pour être rapporté ; Tout son souffle amoureux est à la volupté. Que lui font les concerts des hôtes du grand chêne, Tous ces gosiers rivaux chantant à pleine haleine, Bruyants et glorieux, purs favoris de l’art, Ou ceux dans leur buisson qui chantent à l’écart ? Que lui fait qu’on le croie absent ou mort lui-même ? Que, ne l’entendant pas, on ignore qu’il aime, Et qu’on dise en riant qu’il s’est évanoui ? Si le bonheur nous prend, taisons-nous aujourd’hui ! Ton sein contre le mien, ô ma belle oppressée, Comme un calice plein gardons notre pensée ! Ta voix qui balbutie est douce en se brisant, Et ta lèvre me parle un parler suffisant. Loisirs et souvenirs viendront trop tôt, je pense ; Trop tôt le sort fâcheux, l’empêchement, l’absence (Oh ! jamais la froideur, jamais !), mais l’âge enfin, Nous sèvreront du bien, seul réel et divin Que ferons-nous alors, mon âme ? que ferai-je, Sinon de déployer ce qu’aujourd’hui j’abrège, De rouvrir en pleurant tous mes bonheurs secrets, Et, n’en jouissant plus, de les chanter après ?
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