Versos French Sainte-Beuve Vie de Joseph Delorme

French poem

Vie de Joseph Delorme

by (1804–1869)

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Songe charmant, douce espérance ! Ainsi je revois à quinze ans ; Aux derniers reflets de l’enfance, À l’aube de l’adolescence, Se peignaient mes jours séduisants.

Mais la gloire n’est pas venue ; Mon amante auprès d’un époux De moi ne s’est plus souvenue, Et de ma folie inconnue Ma mère se plaint à genoux.

Moi, malheureux, je rêve encore, Et, poète désenchanté, À l’autel du Dieu que j’adore Sous la cendre je me dévore, Foyer que la flamme a quitté.

Avez-vous vu, durant l’orage, L’arbre par la foudre allumé ? Longtemps il fume ; en long nuage Sa verte sève se dégage Du tronc lentement consumé.

Oh ! qui lui rendra son jeune âge ? Qui lui rendra ses jets puissants, Les nids bruyants de son feuillage, Les rendez-vous sous son ombrage, Vos rameaux, la nuit gémissants ?

Qui rendra ma fraîche pensée À son rêver délicieux ? Quel prisme à ma vue effacée Repeindra la couleur passée Où nageaient la terre et les cieux ?

Était-ce une blanche atmosphère, Le brouillard doré du matin, Ou du soir la rougeur légère, Ou cette pâleur de bergère Dont Phébé nuance son teint

Était-ce la couleur de l’onde Quand son cristal profond et pur Réfléchit le dame du monde ? Ou l’œil bleu de la beauté blonde Luisait-il d’un si tendre azur ?

Mais bleue encore est la prunelle ; Mais l’onde encore est un miroir ; Phébé toujours luit aussi belle ; Chaque matin l’aube est nouvelle, Et le ciel rougit chaque soir.

Et moi, mon regard est sans vie ; Dans l’univers décoloré Je traîne l’inutile envie D’y revoir la lueur ravie Qui d’abord l’avait éclairé.

Je soulève en vain la paupière ; Sans l’œil de l’âme, que voit-on ? Ô Ciel, ôte-moi ta lumière ; Mais rends-moi ma flamme première ; Aveugle-moi comme Milton !

Enfant, je suis Milton ! relève ton courage ; N’use point ta jeunesse à sécher dans le deuil ; Il est pour les humains un plus noble partage Avant de descendre au cercueil !

Abandonne la plainte à la vierge abusée, Qui, sur ses longs fuseaux se pâmant à loisir, Dans de vagues élans se complaît, amusée Au récit de son déplaisir.

Prise, brise, il est temps, la quenouille d’Alcide ; Achille, loin de toi cette robe aux longs plis ! Renaud, ne livre plus aux guirlandes d’Armide Tes bras trop longtemps amollis.

Tu rêves, je le sais, le laurier des poètes ; Mais Pétrarque et le Dante ont-ils toujours rêvé En ces temps où luisait, dans leurs nuits inquiètes, Des partis le glaive levé ?

Et moi, rêvais-je alors qu’Albion en colère, Pareille à l’Océan qui s’irrite et bondit, Loin d’elle rejetait la race impopulaire Du tyran qu’elle avait maudit ?

Il fallut oublier les mystiques tendresses, Et les sonnets d’amour, dits à l’écho des bois ; Il fallut, m’arrachant a mes douces tristesses, Corps à corps combattre les rois.

Éden, suave Éden, berceau des frais mystères, Pouvais-je errer en paix dans tes bosquets pieux, Quand Albion pleurait, quand le cri de mes frères Avec leur sang montait aux cieux ?

Je croyais voir alors l’Ange à la torche sainte : Terrible, il me chassait du divin paradis, Et, debout à la porte, il en gardait l’enceinte, Ainsi qu’il la garda jadis.

Sur moi, quand je fuyais, il secoua sa flamme ; Sion, quel chaste amour en moi fut allumé ! Dans tes embrassements je répandis mon âme, De Sion enfant bien-aimé.

Sur Sion qui gémit la voix du Seigneur gronde ; Il vient la consoler par ces terribles sons ; Silence aux flots des mers, aux entrailles du monde ! Silence aux profanes chansons !

Non, la lyre n’est pas un jouet dans l’orage ; Le poète n’est pas un enfant innocent, Qui bégaye un refrain et sourit au carnage Dans les bras de sa mère en sang.

Avant qu’a ses regards la patrie immolée Dans la poussière tombe, elle l’a pour soutien : Par le glaive il la sert, quand sa lyre est voilée ; Car le poète est citoyen.

— Ainsi parlait Milton ; et ma voix plus sévère, Par degrés élevant son accent jusqu’au sien, Après lui murmurait : « Oui, la France est ma mère, Et le poète est citoyen. »

Triste et commun effet des troubles domestiques ! À quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques ? Combien doivent leur faute à leur sort rigoureux, Et combien semblent purs qui ne furent qu’heureux !

Des partis l’haleine glacée Ne t’inspira point tour à tour ; Aussi chaste que la pensée, Nul souffle ne t’a caressée, Excepté celui de l’amour !