French poem
À un ami
by Stuart Merrill (1863–1915)
Ami, Ta maison rose en cette saison, À l’heure calme du crépuscule Qui par delà la plaine recule Les limites d’or de l’horizon, Ta maison dont toutes les fenêtres Se sont ouvertes à tous les vents Qui soupirent des secrets champêtres Dans les volubilis des auvents, Ta maison dont la timide porte
Ne répond qu’à celle qui t’apporte, Comme un trésor du cœur, une fleur, N’est-elle la maison du bonheur, Ami ?
Ami, Ta femme aux yeux souriant d’amour, Aux mains, le matin, pleines de roses Qu’elle cueille, en chantant mille choses, Aux espaliers que dore le jour, Ta femme dont la robe, en l’allée, A frôlé le printemps reverdi Et traîne, dans la chambre dallée, Comme un parfum tiède de midi, Ta femme dont le corps s’abandonne À tes vœux, et dont l’âme se donne À ton bon désir qui n’a plus peur, N’est-elle la femme du bonheur, Ami ?
Ami, Ton enfant qui vous ouvre ses bras Du petit lit blanc où, rose, il joue, Une fossette dans chaque joue, Avec le soleil qui tremble aux draps, Ton enfant qui sait calmer vos fièvres En attirant vers lui, las du jeu, En un long baiser triple vos lèvres Qui peut-être alors ont baisé Dieu, Ton enfant, chair où tous les ancêtres Vont rire ou pleurer, mystiques maîtres D’un destin de joie ou de douleur, Ne sera-t-il l’enfant du bonheur, Ami ?
Ami, Après avoir traîné tes pas las Par tant de pays et tant de villes Où tu connus les amours serviles De celles qui ne consolent pas, Après avoir épuisé les coupes Où dort le mensonge de l’oubli Et bercé ta nostalgie aux poupes Des vaisseaux où l’exil t’a pâli,
Après avoir cherché tant de femmes Et brûlé ton âme à tant de flammes Avant que ne s’apaisât ton cœur, N’as-tu pas mérité ton bonheur, Ami ?