French poem
La Fille à la fontaine
by Stuart Merrill (1863–1915)
Les filles de l’amour se penchent sur la source Sourde où les nénufars attirent le désir Des lèvres et des doigts ouverts pour les saisir.
Toutes en haletant ont suspendu leur course En cercle autour de l’eau qui reflète leurs yeux Azurés d’avoir vu tant de fleurs et de cieux.
Elles ont tu leurs voix en liesse. La plus folle Tient ses seins ; et son souffle à peine siffle-t-il Sur sa langue qui pointe un peu comme un pistil.
Au gré lascif du vent, sa chevelure molle S’épanche en boucles d’or de la nuque aux genoux Mi-ployés sur la marge où meurent les remous.
Bientôt ses sœurs, la brune, la blonde et la rousse, S’en vont, ayant eu peur de l’eau qui les mirait. Seule, celle-ci reste, ainsi qu’une qu’attrait
Le mystère des fontaines. Et sur la mousse Ses immobiles mains sont comme mortes, tant Le poids léger des seins les lasse maintenant.
L’ombre s’allonge au fur de la chute des heures, Et la cloche du soir appelle en le vallon Les filles pour la danse au son du violon.
Seule celle-ci reste au bois, loin des demeures. Et sa voix peu à peu s’élève en la chanson De l’amante perdue au jour de la moisson.
Puis, grave, elle s’est tue. Et quand au pâturage Les clarines des bœufs ont cessé lentement De tinter, la folle qui ne veut pas d’amant
S’est inclinée enfin vers son propre mirage, Et tremblant à l’abri murmurant d’un bouleau, Elle a baisé sa bouche irréelle dans l’eau.