Versos French Stuart Merrill La Ville moribonde

French poem

La Ville moribonde

by (1863–1915)

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C’est la Ville malade et lasse comme une mère, Qui dort d’un lourd sommeil au bord d’un fleuve de mort. Tant de ses fils, jadis, casqués d’ailes de chimère, Sont partis, poings crispés à leur bannière éphémère, Qu’elle a peur, ce soir-ci, des souvenirs du sort.

Aussi dort-elle, au son monotone de ses cloches, Auprès du pont de pierre où nul voyageur ne va Plus. Et tous ses chemins qui mènent, par bois et roches, Avec des croix de fer aux bornes, vers les champs proches, Sont déserts, car bientôt l’Effroi va passer là.

Ses petites maisons s’accroupissent sur la rue, Pignons penchés, fenêtres closes comme des yeux, Afin de retenir dans l’ombre soudain accrue Leurs larmes de lumière. Et la vie est disparue Avec le bruit des pas des vieilles et des vieux.

Ceux-ci, lents, ont gravi la pente de la colline Pour aller à l’église où la Vierge, lourde d’or, N’exauce plus les vœux de leur foule qui décline La parole et le chant de la prière latine Dont le sens leur est clos comme un ancien trésor.

Parfois l’orgue s’éveille en des sanglots que saccade Tout le regret des temps ; et jusqu’au fleuve de mort, Et par-delà le pont de pierre et l’estacade Tonne sa voix pleurant les pompes de la croisade De jadis, où la Foi rendait tout homme fort.

Et les bateaux pourris que retiennent les amarres Au bord du quai moussu, semblent alors tressaillir Dans un désir d’essor vers la terre des Barbares, Là-bas sur la mer noire où l’on ne voit plus les phares, Loin de la Ville, enfin, qui ne sait que vieillir.