French poem
La ville marine
by Stuart Merrill (1863–1915)
Ô ville marine aux toits rouges Dormant au bord de ton port bleu, Ville de palais et de bouges Que surchauffe un soleil de feu,
Jardins où citrons et oranges Mûrissent autour des bassins, Ruelles aux lueurs étranges Où passèrent guerriers et saints,
Cloches du soir, grelots de mules Et ces chansons des matelots Rêvant à d’anciens crépuscules Sur l’immense tourment des flots,
Ô ville marine, il me semble Revoir sous tes remparts de fer Les voiles latines où tremble Comme un baiser le vent amer.
Par un matin brûlant de fête Qui sentait la poudre et le vin, J’ai franchi tes portes, en quête D’aventures de grand chemin.
J’ai vu de folles farandoles Parmi les salves des mousquets, Des tromblons et des espingoles, S’enrouler au long de tes quais,
Puis, passer, parmi les bannières, Et dans le bruit précipité Des pas, des cris et des prières, Le saint patron de la cité.
Des perroquets jaunes et roses Se balançaient sur chaque seuil, Où les courtisanes moroses Se dressaient en robes de deuil.
Dans la placette à colonnades Où grouille à l’ombre le marché J’ai vu rascasses et dorades Luire comme un trésor caché.
Près des brugnons et des pastèques, Des tomates et des piments, Des figues dans les couffes grecques Et des œillets chers aux amants
Ô parfums qui remuaient l’être ! Ô tourterelles dans la tour ! Et soudain, nue à sa fenêtre Une femme experte aux amours !
Et de ce jour de canicule Qui devait, feu et sang, finir Dans le brasier du crépuscule Je ne veux plus rien retenir
Que cette femme au regard glauque Qui dansait devant un miroir Au son du roucoulement rauque Des tourterelles dans le soir.