Versos French Tristan L’Hermite L’Absence de Phillis

French poem

L’Absence de Phillis

by (1601–1655)

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LOIN de Phillis, ou plustost de moy mesme, Pardonnez moy, Grands Dieux, si ie blaspheme ; Vn plus sensible & plus cruel tourment Ne me pouuoit troubler le iugement. Si les rigueurs que mon cœur vous reproche M’auoient lié sur le haut d’vne Roche, En vn desert ou le bec d’vn Vaultour Vint en mon sein se cacher nuict & iour : Si vostre haine à mon repos fatale Me condamnoit aux peines de Tantale Qui de l’espoir animant son desir, Brusle tousiours à l’ombre du plaisir : Si le trespas que i’apelle à mon aide, Et dont l’atteinte est mon dernier remede, M’auoit conduit au plus creux des Enfers ; I’en benirois les flames & les fers. Ie me prendrois de mes maux à mes crimes ; Ie trouuerois vos Arrests legitimes,

Vostre courroux me seroit moins suspect, Ie me plaindrois auec plus de respect. Mais de m’auoir esloigné de Madame, Mais de m’auoir separé de mon Ame Sans m’accorder la grace de mourir ; C’est vn tourment que ie ne puis souffrir. Cette rigueur est vn trop grand supplice, Son seul excés vous conuainc d’iniustice. Außi, Grands Dieux, n’attendez point de moy, D’Autels, d’Encens, de respect, ny de foy, Et doucement excusez ma furie Lors qu’il aduient que ie vous iniurie ; Ma paßion ne sçait rien de plus doux Quand ma douleur me fait parler de vous ; Ie ne sçaurois en ce point déplorable Estre plus sage, estant si miserable. S’il vous plaist donc qu’embrassant vos Autels, Ie me reduise au deuoir des Mortels : Si vous voulez que i’estouffe ma plainte, Et que mon cœur reprenant vostre crainte, Vous rende encore des soings si negligez ; Rendez Phillis à mes yeux affligez : Pour vostre gloire ainsi que pour ma ioye, Qu’elle reuienne, & que ie la reuoye. Pourquoy faut-il que cét Astre d’Amour Ne fasse pas comme l’Astre du iour ? Ce grand flambeau si necessaire au Monde, Ne se tient pas tousiours caché dans l’onde ;

Il fait son cours par vn meilleur destin ; S’il meurt le soir, il renaist le matin, Et restituë en leur beauté premiere Mille couleurs qu’anime sa lumiere. Et cependant ce soleil des Beautez, Cét Astre vnique en rares qualitez Dont le merite est la source des flames Qu’Amour choisist pour les plus belles Ames ; Tousiours Phillis est loing de ces beaux lieux ; Elle est tousiours eclypsée à nos yeux : Cette Beauté, mes plus cheres Delices, Malgré l’effort de tant de sacrifices, De tant de vœux & de pleurs superflus, Est disparuë & ne retourne plus.

Iours ennuyeux, d’espais broüillards humides, Qui ne semblez marcher qu’à pas timides ; Vous deuriez bien couler plus promptement Durant le cours de son esloignement. Et vous, ô Nuict, d’Estoilles couronnée, Reine des Feux qui font la Destinée : Nuict qui placez vne pasle blancheur Dans le silence & parmy la fraischeur, En vous monstrant si seraine & si claire, Semblez pretendre à l’honneur de me plaire. Pour m’obliger, esteignez ces flambeaux De qui l’image errante dans ces Eaux, Du vif esclat sa flame incertaine Nuit au repos des Nymphes de la Seine. Quittez, de grace, vn si pompeux orgueil ; Vous estes mieux quand vous portez le dueil, N’empruntez point de faueur de la Lune, Soyez plus froide & deuenez si brune Que nul obiect ne paroisse à mes yeux, Soyez plus triste & vous me plairez mieux. Quand la Beauté qui me tient en seruage Se promenoit les soirs sur ce riuage, Faisant iuger aux peuples d’alentour Que ce beau fleuue estoit le lict du Iour ; Vous n’estiez pas si superbe & si belle, Vous ne pouuiez paroistre deuant Elle Qu’auec vn trouble à cét effroy pareil Qui vous surprend au leuer du Soleil. Et maintenant qu’vne rigueur barbare De ce Clymat pour long temps la separe, Vous osez prendre vn si riche ornement Pour triompher de son éloignement. Ne croyez pas, conseruant cette audace, Vous resioüir tousiours de ma disgrace ; Et qu’vn Obiect qu’adorent les Amours Loin de Paris passe ses plus beaux iours. Le Ciel enfin touché de mon supplice, Ne sçauroit faire vne telle iniustice ; Il finira par de sages Decrets Vostre insolence, ainsi que mes regrets ;

À mes ennuis il se rendra sensible, Et mon amour à qui tout est poßible Fera des vœux pour l’en solliciter Qu’en sa cholere il ne peut rebuter.

Ô Grands Esprits qui de toutes les choses Sçauez si bien les effects & les causes, Qui discernez les diuers mouuemens, Par qui les Cieux meslent les Elemens, Et connoissant la secrette enchaisneure De tous les corps qui sont en la Nature, Quand il vous plaist, pouuez à vostre gré Choisir vn Astre en vn certain degré Dont la figure emprainte en vne pierre, Peut dißiper ou la peste, ou la guerre : Soyez un peu touchez de ma douleur, Et par pitié dißipez mon mal-heur : Veillez, de grace, apprendre à mon amour Quelque secret pour haster vn retour : Et l’aßistez d’vn si fort caractere Qu’en fin ce cœur sauuage & solitaire, Ce cœur de fer qui s’éloigne de moy, Soit attiré par l’aimant de ma foy. Mais quel espoir vient flatter ma pensée ? Foible appareil d’vne Ame si blessée,

Dont la douceur ne profitant de rien, Donne du mal en promettant du bien. Las ! mon Esprit ne sçait point de figure Pour exprimer la peine que i’endure, Et ie croiray qu’on en puisse dresser Dont le seul traict me la puisse effacer ? Non non, pour moy, toutes ces sympathies Ne sçauroient estre assez bien assorties ; Et ce bel Art auec sa vanité Ne peut contraindre vne Diuinité. Puis le Destin dont la ialouse Enuie Se rend contraire au bon-heur de ma vie, Est trop puissant pour ne pas m’empescher L’effect d’vn bien si sensible & si cher. M’esbloüissant de fausses apparances, Il a tousiours trahy mes esperances ; Et n’a iamais satisfait mon desir De la douceur d’vn solide plaisir. Tousiours en moy la douleur, ou la crainte Vient augmenter ma tristesse, ou ma plainte ; Mais de repos & de contentement, Ie n’en ay point si ce n’est en dormant.

Fresle Demon, morne Prince des Songes, Qui n’entretiens l’Ame que de mensonges ; Si c’est de toy de qui ie dois tenir Tout le bon-heur qui me doit aduenir ; Si ton pouuoir d’vne erreur fauorable Peut adoucir l’ennuy d’vn miserable ; Si la froideur & l’ombre du sommeil Ont la vertu de produire vn Soleil : De cent Pauots ie te fais sacrifice, Suspen bien tost mes sens de leur office, Et de glaçons en ta Cauerne pris, Bouchant l’artere où passent mes esprits, Pour contanter mon amoureuse enuie Despoüilles moy des marques de la vie ; Et de la sorte agreable trompeur Vien me former vn bien d’vne vapeur.

Recueille moy les plus aimables choses ; Mesle en vn teint des Lys auec des Roses, Souz des flots d’or enflez par les Zephirs. Mets vn esclat dans des yeux de Zaphirs Dont la douceur à la rigueur s’assemble Pour embrazer & glacer tout ensemble. Choisis encore deux des plus beaux Rubis Qui le matin brillent sur les habits Que prend l’Aurore en sortant de sa couche, En les ioignant, dépeins moy cette bouche Où la Nature a dedans & dehors D’esprit de Roses embaumé des Tresors : Et qui recelle vn Nectar à qui cede Cette boisson que verse Ganimede.

De laict de neige ou d’Albastre viuant Par interualle à la fois se mouuant Faits esclater la blancheur de deux pommes, À mettre en guerre & les Dieux & les Hommes. Porte les yeux sur ces Diuinitez De qui Pâris regla les vanitez ; Obserue bien cette troupe admirable De taille auguste & de grace adorable, Voy ses beautez, & d’vn soin complaisant Dérobe-les pour m’en faire vn present. Bref en vn mot faits la diuine Image De la Princesse à qui i’ay fait hommage De mes desirs & de ma volonté, De mon esprit & de ma liberté. Mais prend bien garde en m’offrant cette Belle Que sa fierté soit tousiours auec Elle. Sans cét orgueil qui loge en ses apas Ma paßion ne la connoistroit pas. Si sa rigueur est vn peu modérée Dans le plaisir de se voir adorée, Que ce ne soit que pour m’offrir ses mains Qui porteroient le Sceptre des Humains, Si le Destin qui des Vertus s’irrite, Auoit soubmis la fortune au merite. Mais dans l’ardeur dont ie les baiseray, Dans le transport où ie me treuueray,

Dans le plaisir qui saisira mon Ame, Acheue ensemble & mon songe & ma trame : Diuin Sommeil, durant cette douceur, Liure ma vie au pouuoir de ta Sœur : Et sans regret apres ceste aduenture, I’iray du lict dedans la sepulture.